Mr Teddy Bear

033 — Mr Teddy Bear — Monsieur Nounours
(4 août 1962) — saison 1962/63 — nº7
ITV, 29 septembre 1962 — 13ème rue, 8 janvier 1998

SCÉNARIO

Martin Woodhouse

RÉALISATION

Richmond Harding

SUPERVISION DU SCÉNARIO

John Bryce

DÉCORS

Terry Green

PRODUCTEUR

Leonard White

RÉSUME DE L’ÉPISODE

Le colonel Wayne–Gilley, auteur de plusieurs livres, meurt subitement au cours d’une émission littéraire à la télévision. La mort semble avoir été provoquée par une absorption de cyanure. Une autopsie pratiquée sur le défunt révèle la présence d’un étrange comprimé dans son estomac : un mécanisme d’horlogerie, dissimulé dans la capsule, est réglé sur l’heure de sa mort. John Steed soupçonne un assassin professionnel, surnommé Monsieur Nounours, car le modus operandi de l’assassinat signe le crime. Cathy Gale le rencontre afin de lui proposer de tuer Steed…

LE MOT DE LA FIN

Monsieur Nounours a laissé la clef d’un bien mystérieux coffre à l’intention de Steed…

À PROPOS DE CET ÉPISODE

  • Honor Blackman a déclaré : «It may surprise you, but I don’t remember [this] episode. When I started the program, it was just another job. Everybody looks back and says, what a wonderful show… but I didn’t know how wonderful it was going to be when I first started work.»
  • Cet épisode inaugure la seconde saison et introduit le personnage de Cathy Gale. Peu d’informations nous sont livrées sur sa personne et sa relation avec Steed. Nous apprenons simplement qu’elle est mariée (veuve, en vérité, mais nous ne le saurons pas au cours de cet épisode) par un plan rapproché sur sa main gauche et qu’elle est anthropologue de formation.

CONTINUITÉ

  • Cathy fait tomber accidentellement des papiers du piano en se retournant à 34’30”.

OBSERVATIONS

  • On apprend que le chien de Steed se nomme plaisamment «Tache de rousseur» («Freckle» en V.O.) : le nom est approprié puisque c’est un dalmatien… Le choix de ce chien est peut–être dû au succès du long–métrage de Walt Disney (Les 101 dalmatiens de Clyde Geronimi, entre autres) datant de l’année précédente.
  • Le teddy bear, est associé au président Theodore Roosevelt (1858–1919). En effet, celui–ci était parti à une chasse à l’ours mais, après trois jours de marche, il était sur le point de revenir bredouille. Les organisateurs de la chasse trouvèrent finalement un très vieil ours qu’ils acculèrent et ligotèrent, après avoir lancé les chiens sur lui, afin que le Président pût le tuer sans peine. Roosevelt, peut–être attendri par le pauvre animal, refusa de tirer. Mais la bête était blessée grièvement et l’on dut l’achever… Une variante plus optimiste de l’histoire dit que l’ours fut relâché. Un caricaturiste politique, Clifford Berryman, eut vent de cette histoire et fit un dessin pour l’illustrer dans la presse. C’est ainsi que cet ours fut associé au nom de Roosevelt. Ensuite, un marchand (Morris Michtom) eut une idée de génie : il prit un ours en peluche fabriqué par sa femme et l’exposa en vitrine. Il demanda au Président l’autorisation de le nommer Teddy Bear. L’homme créa une entreprise fructueuse. Mais l’ours fut popularisé par Margarete Steiff, une allemande, créatrice de jouets.
  • L’ours en peluche utilisé dans cet épisode a une forme moderne (un visage rond et le nez est écrasé) alors que le Teddy Bear originel était doté d’un museau proéminent et allongé.
  • Deux allusions sont faites à l’épisode précédent : la première quand Steed déclare au sujet de Monsieur Nounours : «Quel plaisir de rencontrer de nouveau de vrais professionnels !» en regard de l’amateurisme dont ont fait les douaniers, et l’autre bien plus évidente quand il déclare à Cathy : «Pas question de cacher un révolver dans votre porte jarretelles» comme ce fut le cas dans Combustible 23.
  • Nous voyons pour la première fois dans la série l’appartement de Cathy : grande cheminée, piano à queue, masques et statuettes… L’appartement n’est pas très sophistiqué. Egalement celui de Steed avec la mezzanine, des reproductions de vieilles affiches sur les murs et la statuette d’une femme nue sur la table ! On avait pu voir une vue extérieure (peu probable) de son immeuble dans Combustible 23.

LA MODE AVENGERS

  • La nature très proéminente de la poitrine de Mrs Blackman est mise en valeur par un soutien–gorge à armature, qui donne une forme d’obus à ses seins – à l’époque, et depuis de longues années, cf. Marilyn Monroe, cette forme était plutôt classique. A noter la taille fine et les hanches assez pleines de l’actrice, autant de formes qui ne correspondent plus aux critères de beauté actuels (dommage !), mais qui était un signe de féminité apprécié jadis. Mrs Gale a une silhouette extrêmement sensuelle.
  • Au cours de l’épisode, Cathy Gale porte pour la première fois dans l’histoire de Chapeau melon un ensemble en cuir, constitué d’une tunique avec ceinture et d’un pantalon, accompagné d’une paire de bottes. Le noir et blanc ne permet pas de savoir qu’en réalité le cuir est de couleur verte. Elle est également vêtue d’une belle tunique en soie, de style chinois.
  • John Steed troque son melon, dans certaines scènes, contre un feutre, et il perd de sa superbe à cette occasion.
  • John Steed nous dévoile son corps. Dommage qu’on n’en voie pas un peu plus ! Sauf erreur, c’est la seule fois où Steed se déshabille ainsi dans la série. Il est vêtu d’un slip à la forme peu sexy (des «tighty whities» paraît–il).
  • A l’occasion de sa visite chez le médecin légiste, Steed porte une épingle à cravate pour la première fois dans la série.

DVD

L’image du DVD est peu satisfaisante, à certains moments, et c’est un euphémisme. On peut à peine distinguer certains détails. Une bouillie peu appétissante, parfois, recouvre l’image (pour les scènes tournées en 16mm). Tout cela manque de contraste et de lumière. Mais il y a pire.

DISTRIBUTION

One ten : Douglas Muir
Mr Teddy Bear : Bernard Goldman
Interviewer : Tim Brinton
Colonel Wayne–Gilley : Kenneth Keeling
Dr Gilmore : John Horsley
Docteur James Howell : John Ruddock
Henry : Michael Robbins
Technician : Michael Collins
Café girl : Sarah Maxwell

DÉJÀ VUS DANS…

Kenneth Keeling : Cette grandeur qu’était Rome
Michael Robbins : Square root of evil, Dragonsfield, L’homme au sommet
Michael Collins : Brought to book

CRITIQUES

Monsieur Nounours
Par Emma Peel (le 21 mars 2005)

À lire après diffusion de l’épisode, car la fin vous est révélée, ainsi que d’autres détails troublants… Monsieur Nounours est un des épisodes emblématiques de la série The Avengers, bien qu’il appartienne à la seconde saison, qui n’est pas l’une des préférées des fans de la série, loin s’en faut. Pourtant, il existe quelques joyaux à l’actif du duo John Steed / Cathy Gale, dont cet épisode excellent. Il y a matière à l’enthousiasme, tant cette histoire contient en germe tous les prémices de ce qui fera des Avengers une grande série. L’épisode demeure assez présent dans les souvenirs des téléspectateurs et fait partie des sélections des meilleurs épisodes dans certains coffrets de DVD. Le désastreux film tiré de la série reprendra d’ailleurs le personnage éponyme (Cf. les divers nounours de couleurs qui siègent dans le film). On pourrait presque se croire déjà dans la saison 4, par bien des côtés. Cet épisode est savoureux.

La relation de Cathy Gale et de John Steed est plutôt froide et circonspecte, surtout de la part de Cathy, quand Steed semble animé d’intentions, disons–le clairement, quelques peu lubriques. Il essaie même d’embrasser Cathy, qui le repousse [séquence à 22″54′] dans une scène étrange : à quoi jouent–ils ? Drôle de corps à corps qui permet à Cathy d’expérimenter une prise de judo. Je ne sais si le patronyme de Cathy a été choisi sciemment, mais le mot anglais «gale» signifie «coup de vent, grand vent». En effet, cette femme altière a un caractère bien trempé qui ébouriffe et refroidit tout à la fois. Cathy Gale est le prototype de la femme hitchcockienne, et d’ailleurs elle a été choisie pour son genre «à la Grace Kelly». Hitchcock disait que ce type de femme devait évoquer à la fois la putain et la femme respectable.

Cet épisode est le premier à avoir été diffusé pour inaugurer les relations de Steed avec Cathy, mais il fut le septième à être tourné, ce qui explique l’absence de préambule entre les deux personnages, et ce qui peut créer un certain trouble chez le spectateur. C’est une gêne que n’éprouvera pas le téléspectateur face au parachutage de Mrs Peel, pourtant sans explication, parce que la complicité entre la piquante rousse et l’homme au melon se fera sentir instantanément. Il faudra attendre l’épisode intitulé Warlock, en janvier 1963, pour en apprendre davantage sur Mrs Gale ! Les deux femmes sont mariées mais sans mari ! Steed serait–il porté sur les femmes qui ne sont pas libres ?

L’ours qui symbolise le jouet innocent par excellence et qui se révèle potentiellement dangereux est un des paradoxes dont les Avengers sont coutumiers, toutes saisons confondues. L’idée reprend une tradition anglaise ancrée dans la littérature, celle du détournement du monde de l’enfance… Quoi de plus innocent et tendre qu’un nounours ? Agatha Christie se servait bien de nursery rhymes (comptines) pour construire ses intrigues. La situation du méchant, qui détourne des jouets ou le monde de l’enfance, afin de commettre ses forfaits se reproduira, par la suite, dans d’autres épisodes de la série : nous pourrions citer, par exemple Comment réussir un assassinat – How to succeed… at murder – l’usage d’une poupée – ou Clowneries – Look (stop me if you’ve heard this one) but there were these two fellers ou encore Rien ne va plus dans la nursery – Something nasty in the nursery etc…

L’épisode inaugure également le goût du «bizarre», qui est une des marques de fabrique de la série.

Il me semble intéressant de concevoir cet épisode de deux manières : d’une part, pour lui–même, car il serait injuste de ne pas le penser en lui–même et pour lui–même ; d’autre part, en tant qu’il va constituer une sorte de matrice pour la série, qui est encore en devenir, et qui atteindra son apogée lors de la saison 1965/66.

L’épisode débute par une émission de télévision littéraire à laquelle est convié un Colonel, un peu caricatural : monocle, moustache à la Hercule Poirot, et air constipé sont sa parure (Cf. Les carnets du Major Thompson de Daninos ?). Il arbore un air idiot et fat. Rien n’est fait pour nous donner envie d’éprouver de la sympathie à son égard. Il n’a pas l’occasion de répondre à la première question qu’on lui pose qu’il s’effondre déjà. Mort ! À noter qu’un caméraman n’en perd pas une miette et continue de filmer ! Ce préambule à l’épisode est rapide et efficace et est assené comme une gifle, selon une formule qui deviendra propre à la série.

Immédiatement, nous nous retrouvons dans le bureau d’un médecin légiste, où Steed et un docteur se trouvent en présence. Le dialogue est précis, froid et rapide, mais non dépourvu de sympathie entre les deux hommes. Le cynisme de Steed s’exprime parfaitement par ces quelques mots au sujet du mort : «It’s not often a man falls dead in front of a television camera. The viewers got good value last night.» [Il est rare qu’un homme s’effondre devant des caméras. Les téléspectateurs ont été gâtés hier soir.]. Est–ce du cynisme, en vérité, ou bien simplement un constat lucide sur l’humanité ? La mort en direct est probablement la seule chose que n’a pas encore osé la télévision moderne…

Cette remarque pourrait sembler une digression, alors que sa présence permet pourtant de souligner le goût de la mise en scène de M. Nounours. Apprenant que son «client» a été assassiné, Steed s’exclame : «You make my day !» [La journée s’annonce prometteuse.], formule appelée à une popularité, mais qui n’a rien à voir avec notre sujet…

One–Ten, le supérieur de Steed, est moins éteint que de coutume et parle le premier de gadget à propos de l’arme du crime. Il serait absolument intéressant d’écrire une étude sur la série à partir de cette seule optique : de l’usage du gadget dans les Avengers… Mais qu’est–ce qu’un gadget, au fait ? C’est un truc. Petite leçon d’étymologie au passage : le mot date du XIXème siècle, c’est un terme qui appartenait à l’argot des marins et qui désignait n’importe quelle pièce mécanique dans un bateau, pour laquelle un mot manquait. Il tire peut–être son origine du mot français «gâchette».

Olaf Pomeroy alias Jules–Edouard Bear alias Speerman, alias M. Teddy Bear, dont la spécialité est de tuer par procuration, par le biais de «trucs», est une manière de gentleman, puisqu’il ne se salit jamais les mains et que tous ses crimes nécessitent, comme par ironie, la participation active de la victime… Le promis à la mort doit toucher l’objet piégé. C’est en quelque sorte une mort sur mesure, l’assassinat élevé au rang de produit de luxe, que propose M. Teddy Bear. Ses tarifs sont exorbitants, of course ! Notre vilain est un brin histrionique, et ce n’est pas sa seule pathologie (c’est un obsessionnel quasi compulsif). Il aime donc se donner en spectacle ou, plus généralement, mettre en scène ses meurtres, mais sans se montrer lui–même. Tel est son paradoxe essentiel.

La première apparition de Cathy nous livre une femme qui fume. Steed lui parle un peu cavalièrement et lui désigne sa mission comme s’il s’agissait de «devoirs» (au sens scolaire du terme)… Idée qui sera reprise dans le cours de l’épisode.

Mrs Gale prend rendez–vous avec M. Teddy Bear, afin qu’il élimine Steed. Elle se rend à son invitation dans une drôle de maison. Sur le chemin, quelqu’un la suit, mais elle s’en débarrasse vite. La scène dans laquelle la voiture de Mrs Gale est suivie par une moto pourrait être extraite d’un film noir des années 50 ; la musique aigue et lancinante qui accompagne ce court moment renforce cette idée et produit comme un petit malaise dans le creux de l’estomac du téléspectateur. Il y a des variations sur ce genre de musique au cours de l’épisode. La maison abandonnée, où elle se rend, est un grand classique du genre. La scène est d’abord filmée du haut d’un escalier, ce qui donne une profondeur de champ intéressante. C’est le seul mouvement de caméra un tantinet «audacieux» dans cet épisode. Hormis cette anecdotique exception, il n’y a aucune inventivité dans la manière de cadrer ou de filmer.

Une première porte se referme sur elle. Une pièce, avec des poupées éparpillées ici et là. Mrs Gale porte des lunettes qui lui donnent un air scientifique. Elle observe. Elle se trouve nez à nez avec un ours en peluche animé. Il lui propose des cigarettes, la boîte s’ouvre toute seule. Il parle par contact interposé comme il tue par procuration. Une interprétation psychanalytique pourrait concevoir que M. Teddy Bear a des problèmes avec sa sexualité. Mais oui, ne semblez pas aussi perplexe ! L’exhibitionniste qu’il est se double d’un voyeur (usage de la caméra). Ne peut–on voir, à cet égard, une référence au film de Michael Powell de 1960, Le voyeur (Peeping Tom) ? Il semble que la référence soit appropriée. Les deux protagonistes agissent par le biais d’un «troisième œil» ; ils se mettent en scène dans le regard de l’autre, de la victime, de l’interlocuteur.

On apprend que la peau de Steed coûte plus cher que celle d’un simple quidam. Il lui demande son pendentif en diamant en guise d’acompte ; Mrs Gale choure le porte–cigarettes en sortant. Ce geste semble vain, puisqu’elle se découvre en faisant cela : il est obligatoire que M. Teddy Bear se rende compte du larcin. Cette attitude n’est pas très intelligente. Steed relève d’ailleurs cette défaillance et exprime sa supériorité. Cathy Gale : «Vous auriez fait mieux à ma place ?» Steed : «Certainement !». Steed se moque d’elle à gorge déployée quand on découvre que les empreintes qui maculent l’objet sont celles d’un chimpanzé adulte ! Son rire est assez grossier et ne conviendrait pas à l’élégant Steed qu’il deviendra tout à fait quelques années plus tard.

Steed est toujours enclin à donner des conseils : il lui dit, par exemple, qu’il est inutile de cacher un revolver dans son porte–jarretelles – ce qui est le cas dans certains épisodes ! Parfois, ses recommandations sont un peu plus énergiques : «Just do it as I say !» [Faites simplement ce que je vous dis de faire !] lui dit–il – non, lui ordonne–t–il ! Situation inconcevable avec Mrs Peel… Mrs Gale a donc peu de liberté de mouvement. Mais la situation évoluera au fil des épisodes.

Cet épisode est très imaginatif. Les gadgets sont des personnages à part entière de cette histoire. Il est à noter, une fois de plus, les liens que la série entretient avec James Bond (dont le premier opus sortira en Angleterre la même année) : les gadgets sont tout aussi importants dans ces films–ci et il est aussi question de capsule de cyanure dans James Bond contre docteur No (un des protagonistes se suicide de cette manière)… Les thèmes ni leur traitement ne sont donc originaux, mais relatifs à une époque donnée. Il suffit, si l’on veut s’en convaincre, de jeter un œil sur les séries contemporaines, comme The man from U.N.C.L.E. (1964).

Cet épisode tranche avec le genre plutôt policier ou de type espionnage qui caractérise les épisodes avec Cathy Gale. Nous entrons, sur la pointe des pieds, dans un domaine un peu plus fantastique ou étrange. Sans vouloir extrapoler à outrance, il y a un soupçon de «’l’inquiétante étrangeté» freudienne dans la série des Avengers, toutes saisons confondues…

On appréciera le personnage du vilain, qui a quelques manières de gentleman (il prétend ne pas tuer les dames ni leur mentir) – sauf qu’au jeu du mensonge les femmes sont sûrement plus rouées que les hommes… Le scénariste, Martin Woodhouse, explique que cet épisode, en particulier, marque une étape dans le développement de la série, ne serait–ce que par l’évolution de la figure du vilain, qui devait s’avérer doté d’une personnalité un peu plus complexe, pour ne pas dire subtile. Pour ce faire, il ne devait pas apparaître comme complètement antipathique ou sans intérêt. En effet, son aspect gentleman et son suicide final le rendent plus noble aux yeux du téléspectateur et si, comme le disait Hitchcock, plus le vilain est réussi plus l’histoire l’est, il convient de ne pas perdre de vue cet aspect fondamental. Le second changement concerne les rapports de Steed avec sa partenaire : ces rapports doivent être des rapports d’égaux à égaux, et non plus ceux d’un homme qui mène à la baguette la femme. Ce fut, selon Martin Woodhouse, une des conventions télévisuelles les plus difficiles à briser. En effet, dans cet épisode, Steed se montre directif et hautain, allant jusqu’à faire des reproches à Cathy ou se moquer d’elle et l’appelant par son prénom (ce qui n’a rien d’affreusement tendre). Ceci engendre chez Cathy des réponses et des attitudes qui peuvent s’apparenter à une certaine détestation. Steed et Cathy Gale ont un rapport de nature conflictuelle, ce qui est plutôt surprenant pour deux partenaires, supposés s’épauler et être unis. Au fond, l’ambiguïté de leur relation, faite d’attrait et de répulsion, donne un intérêt supplémentaire à leur histoire. Il y a une dimension plus sexuelle ou bestiale dans leur face à face que dans la relation Steed/Peel, qui s’apparentait plus à un respectueux flirt.

La seconde partie de l’épisode s’ouvre sur une discussion entre Henry – l’homme à la moto – et Steed, qui a lieu au domicile de ce dernier. «C’est mon hobby de tout savoir» affirme Steed à Henry. M. Teddy Bear a également cette réputation, d’où les précautions prises pour le piéger. La confrontation entre les deux hommes est houleuse et stérile. Steed n’obtient aucun renseignement de la part de Henry, qui semble chercher également à trouver l’identité de M. Teddy Bear. Il le laisse partir, ce qui le condamne aux yeux de ce gros nounours. Steed fait preuve à cet égard d’inconscience et d’irresponsabilité. Cathy lui demande s’il a «tout» essayé pour le faire parler. Que suggère–t–elle d’autre ? Le charme ?

Steed veut le piéger par son point faible : la vanité. Steed essaie de le provoquer par une petite annonce «Big bear. I hear you are looking for me. S.» [Gros nounours, j’ai entendu dire que tu me cherches. S.]. Nounours lui donne rendez–vous à minuit (comme c’est romanesque ! Très bien, avouons que c’est un cliché !). C’est à ce moment–là qu’a lieu la confrontation entre Steed et son assassin putatif. À cette occasion, Steed ne porte pas son melon, mais un feutre ordinaire, qui représente une alternative vestimentaire peu plaisante à mon goût… Il ouvre la porte de ce qui ressemble à un bunker – le même endroit où se tiendra la confrontation finale. Dans la pièce, il y a plein de têtes (il y a une foultitude de têtes dans cet épisode–ci !) de mannequin. Steed camoufle l’objectif d’une caméra avec son chapeau – pensant se rendre invisible aux yeux de Teddy Bear, mais c’est peine perdue ! – et un squelette se met à lui parler – du moins est–ce la première impression. En vérité, il s’agit d’Henry, mort, qui avait le visage dissimulé derrière un masque de squelette. Il apprend que Henry a demandé à Teddy Bear de le tuer. Ce qui constitue un double contrat pour la tête de Steed. Il s’enfuit de la pièce et Teddy Bear lui dit qu’il est déjà un homme mort.

M. Teddy semble si redoutable que Steed est déshabillé presque de pied en cap, après s’être rendu dans son repaire, au cas où quelque chose pourrait le tuer. Ses vêtements sont passés au peigne fin. L’obsession de l’assassin engendre une forme de paranoïa chez les collaborateurs de Steed. Cette scène de «strip–tease» est comparable à celle qui se tient dans le film de J. Lee Thompson, Cape fear – qui date de la même année – et où Robert Mitchum se livre à un déshabillage en règle. Sa voiture a également été examinée et Steed affirme que M. Teddy Bear a de l’éducation : «Je vous le disais : c’est un gentleman. Il ne toucherait pas à une Rolls.». Cette omnipotence prêté à l’assassin est très troublante et excitante. Non que Steed semble avoir réellement peur, bien que son supérieur remarque que Steed semble «more than usually cautious» [plus circonspect que de coutume], mais il est intéressant d’avoir un adversaire à sa dimension. Avec celui–ci, tout est possible. Il truque mais il n’est pas déloyal, puisqu’il prévient Steed, tant il est sûr de sa réussite.

Effectivement, comme le relève Steed, Teddy Bear est un être obsessionnel. Prenons le mot au sens strict, psychiatrique du terme. «Dead by gadgetry», la mort à distance, à retardement, qui semble promettre une réussite à toute épreuve est un concept que Steed apprécie. En vérité, M. Teddy Bear est une sorte de double inversé de Steed, qui n’est pas encore le Steed que la légende des Avengers laissera dans notre souvenir. Il est beaucoup plus cynique et prêt à tout que le Steed de Mrs Peel ou de Miss King. Steed affirme qu’il comprend ce qu’il ressent, car il ressent la même chose. Ils sont opposés, appartenant à des camps différents mais, au bout du compte, ils sont presque semblables. «Him or me» [Lui ou moi] : il se place face à lui. Ils sont de même taille. Son supérieur lui reproche d’ailleurs de prendre cette mission personnellement et le retire de l’affaire. Mais Steed s’obstine et n’obtempère pas, bien sûr ! One–Ten le prévient que son appartement a été passé au crible et que «s’il restait une bombe, ce serait une bombe vicieuse».

Le thème de «l’invisibilité» de M. Teddy Bear – personne ne sait à quoi il ressemble – est assez bien traité. La curiosité du spectateur est excitée pendant tout l’épisode. Qui se cache derrière la main invisible qui tue ? Peut–être qu’il eût même fallu ne point montrer son visage. Le spectateur a besoin de ce genre de frustrations partielles pour allumer son imagination. Or, Steed rencontre M. Teddy Bear sans le savoir, de même le spectateur vierge de toute diffusion préalable : il est l’homme qui sort de son appartement et que Steed prend pour un agent venu «nettoyer» sa maison de tout danger !

«Bonne nuit, M. Steed ! Dormez bien !» («Good night, mister Steed ! Sleep well !»), c’est ce qu’entend notre agent au melon quand il décroche son téléphone ! Steed comprend plus vite que nous et se ficelle le poignet à toute vitesse (avec le cordon du téléphone qu’il arrache ! Malin ! Et comment téléphoner pour le secours ensuite ?) pour l’utiliser en guise d’un improbable garrot, puis il se fait saigner. Pas besoin d’être médecin pour affirmer que la méthode semble pour le moins originale ! Steed s’écroule et l’on passe à une scène suivante. Suspense insoutenable ! Est–il oui ou non mort ? Bien sûr, les héros ne meurent jamais et c’est pour ça qu’on aime s’identifier à eux… La manière dont s’en tire Steed est franchement peu plausible, pour ne pas dire irréaliste. Mais ceci n’a aucune espèce d’importance. Certes, c’est une faiblesse du scénario et il y en a d’autres (notamment la fin), mais pourquoi bouder son plaisir ? L’idée d’empoisonner le téléphone et de téléphoner à Steed pour le lui révéler («You have just been murdered !» – «Vous venez d’être assassiné.») est absolument sadique, ironique et jouissive. Le mode quasi performatif [=qui réalise une action en l’énonçant ; exemple : «Je vous marie»] de l’énonciation est un indice de la subtilité scénaristique de l’épisode, étonnamment mêlée à des carences très marquées. Soulignons que cette citation est le titre d’un épisode (Meurtres à épisodes) avec Emma Peel, version couleur, et que le méchant de cet épisode–là – M. Needle – ressemble étrangement à notre M. Teddy Bear… Et ce n’est pas la seule «coïncidence» entre ces deux épisodes. Etonnant, non ?

La troisième partie s’ouvre sur Cathy Gale qui reçoit un coup de fil et une photo qui lui révèlent la mort de Steed. Elle reste calme. On s’aperçoit que Miss Honor Blackman est une excellente actrice, car elle arrive à nous transmettre son angoisse avec simplement quelques légers mouvements du regard. Elle joue, en effet, à ce moment précis, un double rôle : donner l’apparence du calme et de l’indifférence à son interlocuteur et signifier son désarroi au téléspectateur en même temps. Une seule attitude pour exprimer deux émotions contradictoires. Mais, alors qu’elle le croit mort, Steed surprend Cathy chez elle. Elle le reçoit avec cette phrase ambiguë et cinglante : «Why aren’t you dead ?» [Pourquoi n’êtes–vous pas mort ?]. Steed admire le cliché sur lequel il repose inconscient, avec nonchalance, l’autre nom du flegme.

Observez la séquence située à 35″ 35′. Steed formule une question un peu «chaude», quand il demande à Cathy si elle laisse la fenêtre de sa salle de bains ouverte délibérément («Oh, by the way… Do you leave your bathroom window open deliberately ?»). Il en lèche la canne de son parapluie d’un air gourmand et Cathy semble (faussement ?) en colère. Il faut vraiment voir la scène pour se convaincre que votre servante n’est point lubrique : il le fait vraiment ! Cet aspect (gentiment) voyeur de la personnalité de Steed rejoint ce que nous disions au sujet de M. Teddy Bear précédemment et de la propension de Steed à s’identifier à lui, même si c’est inconscient dans le cas précis…

Un confrère de Cathy vient regarder ses têtes (Steed à Cathy : «vous en avez plusieurs ?»), à savoir ses masques africains et, inopinément, l’homme se révèle être l’intermédiaire de M. Nounours, qui veut son dû après son travail, accompli dans les règles de son art morbide ! L’homme lui transmet une lettre d’un certain M. Teddy Bruin [Bruin est le nom, dans l’Anglais du Moyen–Age, d’un ours, personnage de L’histoire de Reynard le renard, traduit par William Caxton, à partir du néerlandais.] qui réclame son salaire un jour en avance… Steed avait, heureusement, laissé à Cathy le butin destiné à l’assassin. Cathy est paniquée un instant et hésite un peu à remettre les diamants à cet intermédiaire. Elle lui demande à quoi ressemble ce M. Bruin, mais l’homme ne peut le décrire qu’en disant de lui qu’il est «ordinaire». Quand elle se décide à l’accompagner, elle un reçoit un appel de Steed – mais, en vérité, il s’agit d’un enregistrement de sa voix fait par M. Teddy Bear, qui lui donne rendez–vous et lui demande de ne pas se séparer du colis… Nous apercevons à ce moment–là une partie du corps de l’assassin, ses mains sur le magnétophone.

«M. Bruin» consulte un livre à l’arrivée de Mrs Gale, Redouté’s Roses [séquence à 40 mn46]. Pierre–Joseph Redouté (1759–1840) était un peintre des Pays–Bas, d’origine française, surnommé le «Raphaël des fleurs». Les roses sont une de ses œuvres les plus célèbres : 169 roses minutieusement dessinées. Justement, nous soulignions à peine, précédemment, le caractère obsessionnel de M. Teddy Bear. La minutie extrême est l’une des composantes de ce caractère, donc nul doute qu’il ne se plaise à la contemplation de ce genre de peintures, dont le principal mérite est l’extrême souci de vérité dans la reproduction. De plus, ce détail renforce l’aspect décalé du personnage. Il aime des choses délicates, alors qu’il officie dans la mort… Nous apercevons enfin son visage. Il est assez effrayant, à dire vrai ! Ses gros yeux globuleux ressemblent à… ceux d’un ours en peluche ! Une de ses expressions est très révélatrice de son caractère obsessionnel et compulsif : «Le doute est de plus en plus présent de nos jours.», phrase à laquelle fait écho celle–ci : «Je suis d’un naturel prudent.» ? Il discute avec Mrs Gale, qu’il a délestée très facilement de son arme, sans employer la violence, et lui révèle qu’il a tué son premier homme à l’âge seize ans et n’a, en revanche, jamais tué de femme – c’est d’ailleurs une des conventions de la série… Il espère n’avoir pas à commettre une exception quant à sa personne.

Il lui propose de se comporter en gentleman et d’avaler des somnifères. Il va l’emmener avec lui en voyage. Cathy lui déclare tout de go : «Perhaps you’ve noticed : I’m not a gentleman.» [Peut–être l’avez–vous remarqué : je ne suis pas un gentleman]. Il lui répond qu’il l’a bien remarqué et lui jette, à cette occasion, un regard on ne peut plus concupiscent. Quand il ouvre le paquet, un ours en peluche, monté sur ressort, jaillit et la voix de Steed retentit. Réponse du berger à la bergère. Steed use du dispositif que M. Teddy Bear avait employé lors de sa première entrevue avec Mrs Gale. Il se met donc à sa place, et non plus seulement au figuré. La diversion laisse à Cathy le temps de reprendre possession d’une arme. Or, Cathy ne peut sortir de la pièce, sans l’aide de Teddy Bear, car elle est blindée et résistante au feu. Il faut que Cathy négocie avec Teddy Bear, avec l’aide de Steed, si elle ne veut pas finir ses jours dans cet endroit. Inutile de souligner à quelque point tout ceci convainc peu le spectateur. Elle parvient à contraindre son adversaire à prendre un des somnifères qu’il lui avait proposés et qu’elle était disposée à avaler peu de temps auparavant. Il s’agit, in fine, d’un poison ! Il lui ouvre la porte. Mais comment ? On ne le sait pas. Cette scène est peu logique. Le dénouement n’est pas très satisfaisant pour la raison du spectateur. Bizarre…

«Je suis désolée d’avoir menti à une dame.», confessera–t–il, avant de s’écrouler, mort. Ultime marque d’humour de sa part, mais aussi de classe.

Steed ramène chez Cathy des «devoirs» (le rapport de cette affaire) et elle lui dit qu’il mériterait d’aller au fond de la classe, parce qu’il semble ne pas y prêter assez d’attention, il lui rétorque qu’elle mériterait, elle… des coups de trique ! («You should be caned… !») Cette dernière scène préfigure la complicité de Steed avec ses futures partenaires et on prend plaisir à voir Cathy rire – enfin !

EN BREF : Un très bon épisode, avec des dialogues qui ont un certain punch, une intrigue tordue, autant d’éléments qui devraient permettre de relativiser le jugement sévère que l’on peut, à bon droit parfois, porter sur les épisodes de cette seconde saison. L’humour tordu de ce M. Nounours ravira tout le monde (je l’espère !) et confère à ce dernier une place de choix parmi les diabolical masterminds (les cerveaux diaboliques) de la série. Cet épisode doit être obligatoirement visionné afin de comprendre la genèse des personnages et de la série.

LA PETITE PHRASE

  • «Why aren’t you dead ?» [Pourquoi n’êtes–vous pas mort ?] : Cathy Gale s’adressant à John Steed, qui répond : «I’m dead ! Remember !» [Je suis mort ! Rappelez–vous !].

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