Too Many Christmas Trees

082 — Too Many Christmas Trees — Faites de beaux rêves
(février/1er mars 1965) — saison 1965/66 — n°4
ITV, 25 décembre 1965 — 1ère chaîne ORTF, 21 septembre 1973

SOUS–TITRE

Steed hangs up his stocking — Emma asks for more

SCÉNARIO

Tony Williamson

RÉALISATION

Roy Baker

RÉSUME DE L’ÉPISODE

Steed a des cauchemars inquiétants et prophétiques à l’approche de Noël. Il a ainsi rêvé la mort d’un collègue en présence d’un père Noël très étrange. Mrs Peel propose à Steed de passer le réveillon chez l’éditeur Brandon Storey, un amateur de Dickens. Ils y rencontrent Jeremy Wade, un ami de Mrs Peel ainsi que Janice Crane qui a la particularité de s’introduire dans les rêves. Mrs Peel fait échouer la tentative de télépathie sur Steed, toujours assailli de cauchemars mais ne peut empêcher l’assassinat de Wade, prêt à faire des révélations. Le complot a pour but d’extirper des secrets à Steed mais les Avengers reprennent les choses en main et lors de la bagarre finale dans la salle des miroirs, Steed abat le père Noël de ses cauchemars qui n’est autre que Brandon Storey, le cerveau du complot.

ÉPILOGUE

Les Avengers quittent les lieux dans une carriole tirée par un cheval. Emma dit à Steed en le regardant tendrement qu’il va enfin pouvoir faire des «sweet dreams» et lui pose son melon sur la tête. Steed tient du gui, symbole des fêtes du premier de l’An. Le gui est peut–être également utilisé par Steed en référence à sa protection contre les méfaits de la sorcellerie sous les druides. En Angleterre, il est aussi important que le houx.

À PROPOS DE CET ÉPISODE

  • Le seul épisode de cette saison où Harry Pottle n’est pas le directeur artistique. C’est Robert Jones pour cet épisode.
  • Il existe une séquence d’ouverture alternative pour cet épisode. (source : The Avengers dossier)
  • David K. Smith, créateur du site The Avengers Forever classe en numéro un cet épisode dans le top ten de la période Emma Peel (saisons 1965/66 et 1967).

LIEUX DE TOURNAGE

  • Les extérieurs de la maison de Brandon Storey ont été tournés au Château Hillfield, Elstree. (source : The Avengers dossier)

CONTINUITÉ

  • John Steed perd son chapeau melon au cours du cauchemar initial.
  • Emma ramasse les nombreuses cartes de vœux que Steed vient de recevoir et en laisse tomber une près de la porte.
  • On distingue très clairement les doublures de Macnee et Rigg lors du trajet en Bentley. De plus, le pare brise est baissé sur les plan serrés, mais pas sur les plans larges.
  • L’immense pot circulaire où se trouvent les cadeaux de Noël a déjà été aperçu dans l’épisode précédent, Mort en magasin.

OBSERVATIONS

  • Charles Dickens (1812–1870) est l’un des romanciers anglais les plus populaires. Auteur entre autres d’Oliver Twist (1838) et des Contes de Noël (1843–1846).
  • Steed reçoit une carte postale de Cathy Gale de Fort Knox, référence directe à Goldfinger, le James Bond que Honor Blackman venait de tourner. En V.O. : «Mrs Gale ! Oh, how nice of her to remember me. What can she be doing in Fort Knox ?».
  • Une célèbre réplique de Steed lorsqu’il parle de sa vieille Bentley : «The quality of a lady’s performance is not measured by her years».
  • Le titre du journal annonçant la mort de Freddy Marshall : «Mystery death in hotel room. Screams… then man found dead».
  • Nous découvrons dans cet épisode la cuisine de l’appartement de Steed, nous la reverrons dans L’héritage diabolique.
  • Une fois encore la série est visionnaire à sa façon : «It’s funny how Freddy came into my dream last night…» [C’est bizarre comment Freddy a pénétré mes rêves la nuit dernière] nous dit Steed au début de l’épisode. Voilà donc une référence aux célèbres films d’horreurs, mais… 30 ans avant !

DVD

  • Sur le DVD, lors de la scène chez Steed avec ses cartes de vœux, les sous–titres français orthographient mal le nom de Mrs Gale (écrit : «Gayle»).

TRADUCTION

  • Bizarrement, le tag final est bien plus drôle en VF qu’en VO !

DISTRIBUTION

Bertrand [Brandon] Storey : Mervyn Johns
Docteur Felix Teasel : Edwin Richfield
Janice Crane : Jeanette Sterke
Martin Trasker : Alex Scott
Jenkins : Robert James
Jeremy Wade : Barry Warren
Invité : Charlie Bird (non crédité)
Invité : Mabel Etherington (non crédité)
Invité : Muriel Greenslade (non crédité)
Invité : Peter Roy (non crédité)
Frederick David Marshall : John Wilder (non crédité)

DÉJÀ VUS DANS…

Mervyn Johns : Steed et la voyante
Edwin Richfield : Le trapèziste, Tueur à gages, L’éléphant blanc, La chasse au trésor, Miroirs
Alex Scott : Square root of evil, Jeux
Robert James : Neige brûlante, Brought to book, Mort à la carte, Clowneries
Barry Warren : Faux témoins

LES ACTEURS

  • Mervyn Johns a aussi joué le rôle de Bob Cratchit en 1951 dans le film A Christmas Carol (d’après Dickens) avec Patrick Macnee (le jeune Jacob Marley).

CRITIQUES

Faites de beaux rêves
Par Emma Peel (13 décembre 2005)

Quel bonheur de chroniquer (plutôt que de «critiquer») mon épisode préféré, toutes saisons confondues ! Too many Christmas trees / Faites de beaux rêves est le plus élégant de tous les épisodes des Avengers. Il en est le parangon, même s’il diffère des autres, par son extrême sophistication, sur laquelle nous reviendrons.

D’emblée, on s’interrogera sur le sens du titre original (nous nous attacherons à son élucidation au cours de notre développement) et sur le choix de traduction de la version française, qui se légitime assez bien par l’idée que «faites de beaux rêves» est la formule propitiatoire et conjuratoire que les mères murmurent à leur enfant, avant que le sommeil ne les emporte, après l’histoire du soir. En effet, il s’agit bien du monde du rêve, ou plus exactement du cauchemar, et de celui de l’enfance (dévoyée) puisque le conte de Noël semble, en premier lieu, s’adresser aux enfants. Comme de coutume, les Avengers sacrifient à la tradition anglaise, qui fait de l’enfance le lieu privilégié de toutes les subversions (Cf. notre critique de Monsieur Nounours, où nous évoquions ce penchant). Noël et les histoires sont les clefs d’or du royaume de l’imaginaire des bambins. Quoi de plus délicieusement pervers qu’un récit supposé pour enfant, où l’on fait montre de penchants coupables ? Pour appuyer ce travers, on relèvera l’usage qui est fait au cours de l’épisode de comptines enfantines… Cette petite perversion est très victorienne. Précisément, arrêtons-nous un instant sur le sens du conte de Noël.

Les pays anglo-saxons ont un rapport plus prégnant que nous avec Noël et la mythologie païenne que cette fête familiale engendre. Il suffit pour s’en convaincre de recenser le nombre de contes de Noël dans la littérature et le cinéma anglo-saxons – rien qui n’ait une commune mesure avec notre sens (français) du conte de Noël… Encore aujourd’hui, il est bien rare que la période de Noël ne soit pas paraphée par une histoire auréolée de cette morale chrétienne de saison. Dans ces circonstances, faire appel à Dickens est inévitable, tant l’inventeur ou en tout cas le maître incontesté du Roman, est associé à l’imagerie de Noël. En effet, Charles Dickens a fait du conte de Noël un genre littéraire à part entière. Il en écrivait chaque année à cette période. Parmi les plus célèbres, on peut citer A Christmas Carol (Un conte / un chant de Noël) ou encore The Cricket on the Hearth (Le Grillon du Foyer), parmi des dizaines et des dizaines d’autres. Dickens est au conte de Noël ce que La vie est belle de Capra est au film de Noël : un paradigme parfait.

Noël est le temps des miracles. Telle est la croyance à laquelle nous convient les histoires de Noël. Pendant la nuit du 24 au 25 décembre, le juste est récompensé et le mauvais châtié ou, mieux encore, en voie de rédemption. Dickens est, en quelque sorte l’inventeur de Noël : Paul Davis, dans son livre intitulé The Lives and Times of Ebenezer Scrooge relate cette anecdote bien connue, véhiculée par Theodore Watts-Dunton, pour la première fois (en 1870), selon laquelle il marchait dans le quartier (populaire) de Drury Lane, près du marché de Covent Garden, le 9 juin de cette année-là, quand il entendit la réaction d’une petite fille à l’annonce de la mort de Dickens. «Dickens est mort ? Alors, le Père Noël l’est aussi ?» Ceci pour prouver que Dickens a grandement contribué à la renaissance des traditions de Noël qui étaient en voie de disparition à l’époque. La neige, le vent, la dinde fumante et tous les autres (sympathiques) clichés doivent beaucoup à la plume chaleureuse mais acérée de Dickens. Pourtant, le banquet auquel nous invitent les Avengers est d’une autre sorte : quelque chose de plus funéraire, un truc à la Miss Havisham ou à la Hawthorne (Cf. un de ses contes intitulé «Le banquet de Noël»)…

Impossible d’apprécier pleinement cette histoire sans connaître, avec une certaine profondeur, les œuvres de l’auteur de David Copperfield. Il est question, ici, de plusieurs de ses œuvres et, ce, dans les moindres détails. Nous ne citerons qu’Olivier Twist, De grandes espérances ou Le Mystère d’Edwin Drood (qui porte si bien son nom, puisque le roman est resté inachevé sans que Dickens ne nous livre le nom du coupable, mais ceci est une autre histoire), etc.

En outre, les séries télévisées ont souvent coutume de faire des «épisodes spéciaux» pour la période de Noël – c’est un phénomène toujours d’actualité – et cet épisode-ci ne déroge pas à cette tradition tacite. Il a été diffusé pour la première fois, au Royaume-Uni, le 23 décembre 1965. D’ailleurs, lorsque Mrs Peel demande à Steed quel type de cauchemar il fait et qu’il répond «Christmas nightmares», elle lui rétorque ironiquement «seasonal» – qui est le nom que portent ces épisodes spéciaux. Seasonal signifie «de saison» mais, par synecdoque, on l’emploie pour désigner la période de Noël.

D’autre part, cette histoire aux relents pseudo freudiens, nous contraint à nous interroger sur le sens du rêve, ou plus exactement du cauchemar. Il conviendra d’apporter une distinction, qui n’apparaît pas toujours dans les sous-titres français, car dans la version originale, il n’est jamais question de «dreams», à quelques exceptions près, mais de «nightmares». Freud nous dit que le rêve est «la voie royale pour l’inconscient», quand le propriétaire du théâtre du Globe pense que «nous sommes de l’étoffe dont on tisse les rêves» (La tempête) – ce qui revient au même. Le rêve est la matrice de nos émotions et de nos sentiments les plus puissants, le creuset où mijotent le «vilain petit tas de secrets» (Malraux) de tout être humain.

Dickens, la psychanalyse (enfin, une version plutôt fantaisiste des travaux de Freud) sont deux des ingrédients principaux de ce petit conte de Noël aussi tordu que le patronyme d’Oliver Twist. Il en manque un : Orson Welles. Ce n’est pas la première fois, dans la série des Avengers, que l’on fait du pied à ce génie du cinéma (Cf. Horatio Kane in Death at bargain pricesMort en magasin). Ici, deux moments de l’épisode l’évoquent : au début, dans le journal, où il est question, en gros titres d’un «Citizen John» (référence évidente à Citizen Kane, son chef-d’œuvre) et, bien sûr, lors du final avec les miroirs, qui est un transcription de la fin de La Dame de Shanghai.

1 — Le cauchemar

L’épisode est construit selon deux principes aisément repérables : celui du relais par un objet, d’une scène à l’autre, ce qui crée une continuité, une impression de concaténation, d’enchaînement, de fondu, dont nous donnerons plusieurs exemples. L’objet repris d’une scène à l’autre est un détail qui rappelle la théorie freudienne selon laquelle le contenu latent du rêve, c’est-à-dire son sens caché, est dissimulé dans le contenu manifeste du songe et ne peut se révéler que par la découverte et l’interprétation de détails insignifiants

L’autre principe est celui du double inversé ou du couple positif / négatif (comme pour une photographie). Ceci pour suggérer que le rêve est le décalque de la réalité, ou l’inverse. Le rêve est présenté comme doublure de la vie réelle.

Toutefois, le rêve introducteur de Steed se présente au spectateur comme un rêve qui ne peut être confondu avec la réalité.

Le rêve dans lequel nous pénétrons n’a pas la texture d’un rêve mais plutôt celle d’une fantasmagorie. En effet, un rêve, ordinairement, pour le rêveur doit pouvoir se confondre avec la réalité ou n’en être pas trop éloigné. Or, les êtres et les choses ne peuvent être ressentis comme réels par Steed. Son cauchemar est trop stylisé pour qu’il le confonde avec sa vie diurne. L’effet produit sur le téléspectateur est une impression d’«inquiétante étrangeté» pour reprendre une terminologie freudienne : des éléments nous sont à la fois connus mais rendus étranges par une distorsion dont nous ne trouvons pas l’origine.

En effet, rien dans ce rêve ne nous rappelle la réalité, ni même cette réalité un peu distendue par le songe : la neige est simulée par ce qui semble être des grains de polystyrène, les arbres sont en carton, le Père Noël n’a rien d’humain (il porte un masque en plastique), etc. Cette scène initiale nous offre une des plus jolies images de toute la série : Steed se promenant en pyjama avec son melon (qu’il perdra en cours de route – erreur de continuité ?) dans une nuit de cauchemar assez distinguée. Steed se retrouve dans le monde de son enfance et il suffit de regarder son sourire devant les chaussettes remplies de confiseries (du gingembre confit – il faut faire un arrêt sur image et inverser cette image pour le lire clairement –, des oranges, cadeau traditionnel de Noël, autrefois) et autres douceurs pour comprendre le plaisir que cela lui procure. La joie sera de courte durée.

Hélas, en effet, le Père Noël s’avère plutôt croquemitaine que charmant vieillard. Mais, là encore, nous ne quittons pas le monde de l’enfance, qui est le repère des ogres et autres monstres. Ces aspects apparemment négatifs ou effrayants du conte de fée ont valeur cathartique. Bruno Bettelheim (1903-1990) exposera nombre de théories sur ce sujet dans sa célèbre Psychanalyse des contes de fées. Le rêve, comme le conte, demande à être compris. Découvrir que le Père Noël n’existe pas est une étape dans la constitution du psychisme de l’enfant, par exemple. Or, dans le rêve de Steed, le Père Noël se révèle parfaitement malsain, un meurtrier potentiel. Son rire sardonique et son masque grimaçant ne laissent aucun doute sur sa nature maléfique.

La musique qui baigne le rêve de Steed est celle d’une petite clochette qui n’est pas sans évoquer les clochettes attachées au traineau du Père Noël traîné par des rennes, mais c’est aussi un «son anesthésique», qui rappelle le bruit commun des séances d’hypnose, telles qu’elles sont mises en scène dans les films ou les séries…

Steed se trouve dans une forêt de faux sapins de Noël, plats comme les traditionnels biscuits de Noël que l’on découpe avec un emporte-pièce dans de la pâte sablée. Son rêve n’est pas en 3D ni même en 2D ! Seule l’énorme hotte, regorgeant de cadeaux, donne une impression de plein et de relief dans cette scène. Le sapin de Noël est l’élément central du décorum de Noël. Dans le cauchemar de Steed, il y en a une foultitude, ce qui donne le sentiment d’une vision kaléidoscopique, une impression de vertige. Il y a, effectivement, trop de sapins de Noël, ainsi que l’affirme le titre original. Ils préfigurent la scène finale des miroirs, qui démultiplie l’image d’Emma et du vilain de service. Cette forêt de sapins en carton donne son titre à l’épisode. Mais, au fait, pourquoi y a-t-il trop de sapins comme l’exprime le titre original de l’épisode ? Le sapin constitue la pièce maîtresse de la décoration de Noël. Une sorte de jalon ou de centre de gravité pour la fête. Or, ici, nous nous retrouvons en présence d’une foultitude de sapins. A mes yeux, cette démultiplication abusive suggère une perte de centre d’équilibre pour le sujet en butte à ce cauchemar. Il ne sait plus à quel sapin se vouer ! Lequel est le véritable ?

Steed se dirige vers une immense hotte – qui a pour effet optique de rapetisser Steed et de le mettre à l’échelle d’un enfant… Le bonheur qui s’affiche sur son visage à cet instant nous donne le sentiment qu’il retrouve le plaisir de son enfance. Mais, le père Noël a des allures de croquemitaine et sa dégaine justifie l’idée que j’ai toujours conçue, à savoir que le père Noël et Barbe-bleue sont assurément des cousins, dans la mythologie des contes de fées et autres joyeusetés de l’enfance ! Que le père Noël soit ainsi travesti en Père Fouettard procure le sentiment angoissant que rien en ce monde n’est sûr. D’ailleurs, l’idée du travestissement est reprise en cours d’épisode.

Dès les premières images, on aperçoit en guise de décorations, le signe quasi cabalistique que nous retrouverons tout au long de l’épisode.

Un cadeau, en particulier, lui est destiné, puisqu’une carte porte son nom. Il s’agit d’un portrait de Steed, encadré par des arcs de cercle gothique. Bientôt cette photographie devient un miroir dans lequel Steed contemple son air absent. Les arcs gothiques demeurent dans cette métamorphose de la photo en miroir. Première occurrence du principe de relais signalé précédemment. Le Père Noël surgit alors et l’invite à contempler une immense boîte où sont accrochés deux bas remplis à ras bord. Mais ses bas se transforment immédiatement en jambes, vêtues de chausses de laine, et elles appartiennent à un cadavre ! Second usage du relais. Ce dernier est vêtu d’un pyjama, ce qui laisse entendre qu’il est mort dans son sommeil – ce qui augure mal pour Steed… L’angoisse est diffusée par touches. Le rire moqueur et effrayant du Père Noël se fond avec le titre de l’épisode. Steed est mis sur la sellette par le doigt dénonciateur du maître de son songe.

2 — Première partie

Nous nous retrouvons dans l’appartement de Steed, qui semble avoir essuyé une tempête. Steed est mal en point. Mrs Peel arrive et laisse entendre que son partenaire a fait la nouba. Elle le tance gentiment, laissant apparaître, ici et là, quelques effets d’une jalousie galopante. Notons que cet épisode est parmi les rares où les deux héros semblent aussi proches (amoureusement parlant) l’un de l’autre. Il suffit de voir le «tag» pour être fixé. Le raccord entre cette scène et la précédente est effectué par la présence d’un arbre de Noël (un véritable). Une drôle de fée / poupée fait office à son sommet d’ange. C’est un élément qui nous paraît s’accorder avec le caractère moqueur et séducteur de Steed.

John hésite entre un rasoir manuel et un rasoir électrique. Il semble que sa main ne soit guère sûre puisqu’il opte pour le rasoir moderne – cet élément insignifiant suggère la nervosité de Steed. Mrs Peel prépare un café noir pour John et nous avons le plaisir, de ce fait, de contempler la cuisine de Steed. Le café noir est dévolu aux gueules de bois. Emma croit que Steed a fait des folies.

Mrs Peel a une analyse très pragmatique du cauchemar de Steed et pense que c’est une émanation d’un traumatisme enfantin – la découverte de la non-existence du Père Noël. Steed fait référence à son ami Freddy (le cadavre du cauchemar) et pense qu’il est un traître, puisque des informations d’eux seuls connues ont été données à l’ennemi. Emma pense que l’inconscient de Steed l’a tué dans ce rêve. Son interprétation est parfaitement dans la lignée des théories freudiennes et son hypothèse très plausible. Mais, lorsqu’Emma découvre le patronyme de cet ami, elle lui apprend sa mort, qui s’étale en première page du journal.

La photo de Freddy est l’objet témoin qui nous permet de passer à la scène suivante. En effet, cette image est placée en face de quatre personnes sur une table. Cette photo est entourée des signes ésotériques que nous avions aperçus dans les plans introductifs de l’épisode. La table tourne et une paire de mains enlèvent quatre fois cette photo qui révèle une autre photo, celle de Steed. Un métronome donne l’impression de mesurer le temps qui reste à vivre à notre héros préféré. Ce mouvement est repris dans la scène suivante par la présence d’une horloge qui martèle la fuite du temps. Steed s’endort après un coup de fil dont on ne saura rien.

Le mouvement de la pendule le berce et permet au cauchemar de se superposer à la réalité. Un décalque blanc sur noir de la tête du Père Noël apparaît. Le second principe évoqué trouve ici une illustration. Puis s’enchaînent des images positives et négatives d’une étrange habitation, dotée de longues cheminées. On peut interpréter cela comme un symbolique phallique si l’on désire demeurer dans l’ambiance idées freudienne. Le Père Noël apparaît alors comme déformé par un miroir, ce qui laisse présager de la fin de l’épisode. La dualité des images positives et négatives désigne la dualité de la vie diurne et de la vie nocturne, l’avers et l’envers de la réalité, de manière très appuyée. Le miroir déformant exprime quant à lui la fausseté des apparences de notre monde.

Steed apprend à Emma que son ami Freddy est mort d’une forme de dépression, d’une sorte de surtension du cerveau, comme si finalement le monde intérieur de Freddy, celui de ses songes et de son imaginaire, avait fini par l’engloutir.

Steed ouvre ses cartes de Noël – d’expéditrices exclusivement ! Petit clin d’œil à Cathy Gale, comme évoqué dans les informations supplémentaires. Mrs Peel manifeste un certain agacement devant ces démonstrations féminines. Elle propose à Steed de réveillonner chez un dénommé Brandon Storey, un éditeur, ami d’un ami, Jeremy Wade. Notons cette citation de la part de Steed : «Is he still after your first edition ?» («Recherche-t-il encore votre première édition ?») que l’on peut prendre, peut-être, avec un double sens… J’ignorais que Mrs Peel était également bibliophile. Cette femme est compétente dans tant de domaines qu’elle donnerait des complexes à n’importe qui !

Steed ouvre une carte qui reprend les motifs principaux de son cauchemar et qui ne contient aucun nom d’expéditeur. Une carte anonyme, qui renforce le malaise de Steed. Cet élément est une maladresse du scénario. Cette carte s’adresse moins à Steed (car cela pourrait lui mettre la puce à l’oreille, ce que ne veulent pas ses ennemis télépathes) qu’au spectateur, auquel on insuffle une certaine angoisse. Cette attention est, finalement, grossière, puisqu’elle laisse apparaître le fil blanc dont est cousu cette histoire.

3 — Seconde partie

Steed accompagne donc Emma. Nous avons droit à un joli dialogue entre les deux personnages, dont l’humour réside sur une double astuce rhétorique : l’anthropomorphisme et la métaphore. La personnification de la voiture permet de parler d’elle afin d’évoquer autre chose (les amours bien réelles de Steed !) :
— Emma : Isn’t it time you bought a new car ? [N’est-il pas temps que vous achetiez une nouvelle voiture ?]
— John : I’m loyal to my old loves. [Je suis fidèle à mes anciennes amours.]
— Emma (d’un air désappointé – la scène nous renvoie à la précédente, où Steed ouvrait ses cartes de vœux, toutes envoyées par d’anciennes amies) : Yes, I know. Wouldn’t it be kinder to be retire her to the BritishMuseum ? [Oui, je sais. Ne serait-il pas plus aimable de la laisser se reposer au Musée britannique ? A NOTER L’USAGE DU PRONOM PERSONNEL ANGLAIS «HER» EN LIEU ET PLACE DE «IT»]
— John : The quality of a lady’s performance is not measured by her years. [Les qualités d’une dame ne sont pas estimées d’après ses années.]

La voiture de Steed est immatriculée UW4887. Petit détail très amusant à noter. Steed semble savoir se diriger sans être pourtant jamais venu dans cet endroit ! Ce détail le trouble profondément.

Le portail de la demeure où ils sont invités comporte une figure, qui rappelle le masque du père noël, mais également le masque des tragédies grecques antiques. Hypocrite signifie, en grec, sous le masque. Cela nous donne un indice. Le père Noël porte un masque, c’est un hypocrite ; il faut aussi comprendre que derrière l’affabilité de façade de Storey se cache un salaud.

Notons au passage la tenue de Mrs Peel, qui arbore une jolie toque et un manteau en fourrure. Les ligues de protection des animaux n’avaient malheureusement pas encore fait leurs œuvres. La petite valise de Mrs Peel est la même que celle que nous retrouvons dans d’autres épisodes, dont le Joker ou Voyage sans retour. Steed voyage-t-il léger au point de n’avoir pas besoin de bagages ?

Nous traversons une cour et nous apercevons les bâtiments qui hantent les cauchemars de Steed. Celui-ci semble de plus en plus désemparé, comme s’il cherchait à se souvenir de quelque chose qu’il croit avoir oublié. Il est en train de vivre ce qu’on appelle une forme d’anamnèse. La musique est intrigante, un rien inquiétante. Deux couronnes de Noël ornent les portes de la maison et peuvent très bien être imaginées en lieu et place de couronnes mortuaires. Un homme au visage en lame de couteau et au regard inquisiteur les accueille froidement en leur précisant qu’ils sont attendus. On aperçoit dans l’entrée un buste de Dickens qui l’immortalise dans la force de l’âge. Première occurrence de la présence du grand romancier. L’immense hotte du cauchemar de Steed trône dans l’entrée. Plusieurs sapins l’entourent. Les éléments du rêve s’incarnent, prennent corps. L’homme qui leur a ouvert la porte surveille Steed et Emma et discute avec un autre sbire, qui, lui, s’étonne que Mrs Peel soit accompagné de Steed – ce dont le premier ne doutait pas. Mrs Peel a donc réagi comme il avait prévu, ce qui sous-entend que Steed et Emma ont des relations plutôt intimes et affichées. Petite digression : Mrs Peel et John Steed n’ont-ils aucune famille avec qui partager ces instants de fête ? Le bureau dans lequel discutent les deux hommes louches comportent deux autres bustes de Dickens, tous identiques ! Apparemment, Steed et Emma vont être les objets ou les cobayes d’une expérience dont on ne sait encore rien. Ils attendent une autre invitée, qui semble être la pièce maîtresse de leur plan, Janice Crane. Son patronyme signifie «grue». Dans l’antiquité, les oiseaux permettaient de faire des oracles. Soulignons la consonance de son prénom avec un nom proprement dickensien, Jarndyce (Bleak house). Visiblement, le second interlocuteur ne sait rien des plans du premier et pensait que la présence de Steed n’était qu’un élément superfétatoire, alors qu’Emma n’était qu’un appât pour faire venir Steed.

Le couloir de la maison est orné de rangée de bustes de Dickens, qui n’expriment aucune variation les uns par rapport aux autres. Une monotonie angoissante. Emma rend visite à John dans sa chambre pour vérifier s’il est heureux de son installation. Leur hôte est un monomaniaque, qui n’a que Dickens en tête, et restitue l’atmosphère de ses romans au sein de sa maison. Dans le discours de Steed, un titre de Dickens apparaît lorsqu’il affirme qu’il est logé dans une «old curiosity shop» (Le magasin d’antiquités, roman qui comporte quelques éléments de gothique) ! Emma souligne sa joie à l’idée de dormir dans un tel lit (à baldaquin), ce qu’elle refera dans Le joker (est-ce le même ?) et prétend qu’elle en a toujours rêvé. Steed lui rétorque, avec malice que lui aussi en a rêvé (de dormir avec elle) et se reprend en parlant du lit, qui est un rêve (et non pas Emma). Il y a une ironie du meilleur cru dans les propos de Steed lorsqu’il prétend qu’il y a là matière à des «old-fashionned nightmares» («cauchemars démodés»).

Steed essaie de se détendre par l’intermédiaire d’Emma et feint de se réjouir de ses «nouveaux pouvoirs psychiques», qui correspondent pour lui à un sorte de don de double vue (il vit ce qu’il a préalablement rêvé) – ceci se référant à ce que nous disions aux sujets des grues et au pouvoir de divination. A moins qu’il ne s’agisse de réincarnation. Steed cite plusieurs personnages historiques, tels Napoleon ou Gengis Kahn (premier empereur mongol). Emma ajoute un autre personnage : Raspoutine. Ils ont tous en commun d’être des guerriers, des hommes de pouvoir.

Emma se rend compte, finalement, que Steed ne divague pas, puisqu’il avait en effet prévu la mort de Freddy.

L’homme qui avait ouvert la porte à nos héros se nomme Jenkins, qui est le nom d’un des personnages du roman inachevé de Dickens, Le mystère d’Edwin Drood et que Dickens a peint dans la position et le rôle d’un assassin (virtuel ou réel, la mort prématurée de l’auteur nous laisse sur ce non-dit) !

Leur hôte se précipite sur Emma. Il paraît très extraverti, excité d’une façon plutôt disproportionnée. Il est très petit, comme s’il n’avait guère grandi, comme s’il possédait encore l’innocence de l’enfance face aux festivités. Il poste un toast. Et s’émerveille d’un Noël à la mode dickensienne. En effet, un Noël sans Dickens n’a aucun intérêt de mon point de vue. Des crackers sont accrochés dans l’arbre. Cet objet nous rappelle Death at bargain pricesMort en magasin, où Steed recherche une bombe dans cet objet ! Leur hôte énonce tous les clichés de fin d’année qui le rendent joyeux et exprime sa volonté de suivre le modèle qu’a instauré Dickens. Steed ne songe qu’au «mistletoe» («le gui»), ce qui n’étonne guère de sa part ; nous sommes en avance sur le tag final.

Emma porte un bracelet en argent que l’on retrouve dans quelques épisodes noir et blanc. Steed rencontre Jeremy Wade, qui lui demande s’il a facilement trouvé son chemin. Steed répond que ce fut «instinctif» – ce qui suggère un conditionnement psychique. Martin Trasker interrompt nerveusement leur échange et prétend qu’il devrait admirer des éditions originales de Dickens. Steed se précipite, quant à lui, vers une blonde pimpante, qui ressemble à s’y méprendre à Cathy Gale !!! Steed se montre, une fois de plus, un peu goujat de délaisser Emma !

Jeremy Wade s’insurge contre Martin. Le premier explique à l’autre qu’il faut passer à la phase 2 du plan et explique que la mort de Freddy était imprévue. Jenkins les rejoint.

Pendant ce temps, Storey entame un cigare au moyen d’une guillotine miniature, d’un goût douteux, mais qui laisse présager un caractère différent de la bonhomie affichée. Un autre personnage se joint, à eux, un Dr Felix Tessel, en quête lui aussi d’éditions originales, semble-t-il… Il félicite avec componction Mrs Peel pour ses articles de psychologie. Des articles «de vulgarisation», précise-t-il avec perfidie. Il pratique la «psychoanalysis» («psychanalyse»). Steed semble, quant à lui, sur le point de tomber de sommeil.

Storey et Steed s’isolent pour boire et Storey prétend qu’il n’a jamais rencontré ce docteur alors que lui affirme l’inverse. On assiste, d’un autre côté, à une conversation entre Emma et le docteur. L’objet de la discussion étant l’obsession de Storey. Ils partent à la recherche de Jeremy afin de savoir s’il est au courant de l’état exact de la collection de manuscrits de Storey, mais ne le trouvent pas dans le bureau, alors qu’il vient d’y entrer. Un gros plan sur une statuette nue nous fait songer que la clef du mystère se trouve là.

Le plan suivant nous montre trois personnes les mains posées sur la table déjà aperçue précédemment. Selon toute évidence, ils hypnotisent Steed à distance. Steed part se coucher, accablé de fatigue, soudainement. Un lourd bruit de métronome auréole cette scène, comme si nous ressentions le martèlement que subit Steed dans sa tête.

Steed s’effondre tout habillé et nous nous retrouvons dans son cauchemar, que gouvernent à distance ces trois personnages. Steed court et se précipite vers la hotte, y prend un paquet qu’il ouvre. Il y trouve un costume. Il le prend dans ses mains et le plan suivant nous montre que celui-ci s’est transformé en poignée de feuilles mortes. Cette image morbide appartient à la littérature gothique. Et Steed se mire dans une glace, vêtu alors dudit costume. Puis il se trouve face à une guillotine, vêtu de sa seule chemise et pantalon. Il est en cage. Cette scène évoque un Conte des deux villes de Dickens et la révolution, ainsi que la mise à mort des aristocrates. La guillotine grandeur nature est la reprise du coupe-cigare. Une femme (Janice Crane, nous le saurons plus tard) porte le panier dans lequel la tête de Steed devrait, selon toute cette logique morbide, tomber. Un bruit de tambour révolutionnaire agrémente ces plans. Le Père Noël tient la guillotine et Janice Crane se tient au pied de ce dernier. Le même rire résonne et le Père Noël, tout à coup, est revêtu du masque du bourreau. On s’aperçoit alors qu’il s’agit d’un homme doté d’un menton à fossette. Jeremy Wade, en vérité ! Il est le seul personnage de la série à posséder cet attribut ! Janice Crane jouit de la position de Steed et donne, par ses manières et ses regards, la sensation d’être une mante religieuse. La guillotine met un temps fou à tomber. La torture mentale de Steed est à son comble. Le couperet tombe et Steed se réveille.

4 — Troisième partie

Il sort sur le palier et aperçoit la même femme, accompagnée de Storey ; la même musique du rêve retentit, avec de délicats sons de tambour. Le regard de la femme est fixe, glacé, et ne quitte pas les yeux de Steed.

Steed rejoint Emma. Il évoque un des personnages du Conte des deux villes, Sydney Carton et Mme Guillotine ! Il cite : «It’s a far, far better thing I do !». Au moment où il le mentionne, il se dirige vers un tableau qui le figure. Il semble s’identifier à Sydney Carton. Ce personnage est un homme qui évolue beaucoup dans le roman de Dickens. C’est un alcoolique (Steed aime boire) qui ne prend intérêt à rien, pas même à sa propre existence (Steed est désinvolte, bien souvent). Pourtant, il aime une jeune femme, Lucie. Il finira par se sacrifier à la fin du roman et à acquérir, de ce fait, paradoxalement, un sens à sa vie. Sa mort est l’un des passages les plus beaux de l’œuvre de Dickens. Carton est une extrapolation possible, un grossissement de la personnalité de Steed.

Emma Peel interroge Steed sur la nature des secrets qu’a révélés à l’ennemi Freedy. Steed réplique qu’il le lui a déjà dit. Or, tel n’est pas le cas. Pourtant, il a l’impression de s’être confié à elle. Nous comprenons donc ce qui est advenu à Freddy, qui sous un effet d’hypnose, de manipulation psychique, a pu, lui aussi parler. Nous remarquons que dans ces épisodes, comme toujours, nous ne savons pas vraiment quelle est la spécialité de nos deux agents. Quels types de secrets d’Etat protègent-ils ? JAu fond, ceci est un MacGuffin hitchcockien. Nous ne le saurons jamais. Ils gardent leurs secrets même pour le spectateur !

Janice Crane, Jeremy et Martin discutent de la phase finale de l’opération. Seul Jeremy exprime nerveusement sa réticence. Martin, qui semble être le cerveau, de cette dangereuse association de vilains voit les choses comme un jeu, comme «a piece of tickery». On s’aperçoit, alors que l’ami d’Emma envisageait les choses comme une expérience psychique et non pas comme un crime. Janice suggère à Jeremy de se débarrasser de leur complice récalcitrant.

Steed fait ses ablutions d’une manière sommaire : avec un broc et de l’eau, comme au temps de Dickens. Jenkins apporte un costume. Emma apparaît costumée. Elle laisse deviner à Steed quel personnage dickensien elle incarne. Il nomme Nicholas Nickleby (du roman éponyme), Tiny Tim (A christmas carol). Il s’agit, en fait, d’Oliver Twist. Bizarrement, dans la version française, il ne s’agit plus de Tiny Tim, mais de David Copperfield !!! Etrange. Mais peut-être David est-il plus connu que Tiny Tim en France… Steed dit à Emma, d’un œil goguenard : «My word ! You have filled out Oliver.» («Ma parole ! Vous avez donné des formes arrondies à Oliver !» littéralement – ce qui donne, en version française, une citation affadie : «Vous êtes sensationnelle !»).

Elle espère que Steed aura le costume de… Little Nell, personnage du Magasin d’antiquités (Old curiosity shop) : une adorable petite fille.

Ce travestissement ou échange possible des rôles, de sexe, mérite d’être accentué. S’agit-il d’une soirée dickensienne ou d’un carnaval, où toutes les licences sont accordées aux convives ?

Mais Steed, bien évidemment portera le costume de son rêve, celui de Sydney Carton.

Tout le monde est dans l’ambiance victorienne, y compris la domesticité. Storey suggère à Steed de ne pas perdre sa tête – phrase, qui a plusieurs sens (ne pas être guillotiné comme son personnage ou ne pas subir le sort de Freddy !). Emma demande à Jenkins qui a choisi les costumes. Il prétend que c’est le hasard. Emma rétorque qu’elle parie tout son gruau que ce n’est pas le cas – le gruau étant la nourriture (infâme) qu’Oliver Twist mange au début du roman à l’orphelinat…

Emma s’adresse au Docteur afin d’avoir son avis sur un patient, qui aurait un rêve récurrent (elle emploie le mot «dream» et non pas «nigtmare» car elle dédramatise et prend les choses d’une manière pragmatique). Il lui explique que le cas de cet homme est sérieux et qu’il est proche de la dépression nerveuse. Emma joue son rôle d’Oliver Twist jusqu’au bout, lorsqu’elle s’exclame : «J’en veux plus !» Elle parle de punch, mais Oliver dit la même chose en parlant du gruau, ce qui lui vaut de très sévères représailles dans le roman. On admirera ce sens de l’à propos des dialogues. Jeremy est déguisé en fantôme de Marley (Un chant de Noël), un des esprits qui visitent Scrooge, la nuit de Noël – ce qui préfigure son état de cadavre.

Emma suggère à Steed de consulter un psychanalyste, tandis que Jeremy manifeste son désagrément quant à la poursuite de l’expérience.

Steed la délaisse pour aller saluer Janice, qui prétend de l’avoir jamais rencontré, alors qu’il est persuadé de la connaître.

Miss Crane souhaite se prêter à une exhibition et requiert l’aide de Steed. On aperçoit une décoration, qui reprend les signes cabalistiques du départ ! Emma assiste à cette scène d’un air à la fois inquiet et désapprobateur. Miss Crane, les yeux bandés, doit deviner des choses, comme si elle était extralucide. Elle oblige Steed à se concentrer afin de lire dans ses pensées. A partir d’un roi de carreau, elle l’hypnotise et la carte se transforme dans l’esprit de Steed en un roi de carreau qui a le visage de son odieux Père Noël. Emma brise le charme qui le lie à Janice en laissant tomber un verre. Emma demande des comptes à Jeremy qui est bien embarrassé et lui répond qu’il pensait qu’ils n’iraient pas aussi loin. Il n’ose lui répondre, car il se sent surveillé, et lui donne rendez-vous dans le Hall des Grandes espérances.

Emma s’y rend et découvre le cadavre de son ami, enrubanné dans des toiles d’araignée. Emma semble être terrifiée ou bouleversée de chagrin. Emma montre d’ailleurs plus ses émotions dans les épisodes en noir et blanc que dans ceux en couleur. Lors de la saison 1967, son personnage est plus proche d’une super héroïne – toute proportion gardée – que dans la saison précédente. La salle en question restitue l’atmosphère de la pièce habitée par Miss Havisham, jusqu’aux souris qui dévorent le gâteau de mariage, bien que dans le roman il s’agisse plus volontiers de cancrelats. Miss Havisham, l’une des héroïnes du roman De grandes espérances, est une femme figée dans son malheur. Elle a laissé sa chambre de jeune fille dans l’état où elle était au moment où elle se préparait pour son mariage, lorsqu’on est venu lui annoncer que l’homme en question ne l’épouserait pas. Elle est demeurée gelée dans cet instant, ne s’est pas changée et n’a pas changé. Elle est immobile depuis cet instant. Seule la poussière, la moisissure, la pourriture des choses autour d’elle et sur elle, lui indiquent la fuite d’un temps qui ne la concerne plus.

Emma s’empresse de rejoindre Steed afin de tout lui révéler, mais ce dernier semble hilare et incapable de l’aider. Il lui offre un stylo truqué qui délivre du gaz lacrymogène. Steed semble être devenu fou. Pendant ce temps, Janice et martin complotent afin de faire dormir Steed de force. Emma rend visite au docteur afin de prendre conseil auprès de lui. Elle l’amène près du cadavre de Jeremy… qui a disparu. Celui-ci tente de la convaincre qu’elle a tout imaginé. Elle lui pose des questions quant au pouvoir supposé d’un groupe de télépathes. Le Docteur paraît ne pas la prendre au sérieux.

Emma observe à la dérobée, sur le palier, Jenkins qui jette des comprimés dans une tisane qu’il apporte à Steed. Quelle balourdise scénaristique ! Comme si Jenkins n’avait pas pu le faire en cachette, à l’abri des regards ! Elle veut avertir Steed, mais le docteur la neutralise avec une arme. Steed se met à chanter lorsque Jenkins lui apporte le somnifère. Steed fredonne une nusery rhyme (comptine) bien connue : «THE GRAND OLD DUKE OF YORK : The Grand Old Duke of York, he has ten thousand men. He marches them up to the top of the hill and he marches down again. And when they are up they are up, and when they are down, they are down, and when they are only half-way up, they are neither up nor down.» Ce n’est pas la première fois qu’un épisode des Avengers suit la tradition instaurée par Agatha Christie d’user de comptines enfantines : The house that Jack built en est la meilleure illustration.

Steed semble avoir perdu l’esprit mais, en réalité, il occupe son esprit, afin que personne n’y pénètre. Steed laisse croire au spectateur qu’il va boire la potion. Un plan nous sépare de la coupe à ses lèvres. On revoit le verre vide et Steed s’affaissant. On triche avec le spectateur. Le pacte fictionnel est rompu. Cette mise en scène nous est destinée et non pas aux ennemis de Steed, qui ne peuvent voir ce que Steed fait.

Retour au groupe de télépathes. 3 d’entre eux nous sont connus, mais pas le quatrième (le Père Noël). Un combat mental s’ensuit entre Janice et Steed.

Emma, qui a toujours des ressources, parvient à renverser son fauteuil, saut périlleux arrière et maîtrise de son adversaire, qu’elle finit par assommer.

Janice Crane est toujours filmée par en haut, comme pour accentuer l’impression désagréable qu’elle donne, mais aussi son ascendance. Emma va secouer Steed pour le réveiller. ll se met à lui parler, en entrecoupant ses révélations de chants enfantins ou des chansons de camps, dont GREEN GROW THE RUSHES HO. Ceci nous plaçant dans un contexte enfantin classique, sur lequel nous nous étions déjà arrêtés.

Elle s’aperçoit que Steed n’était pas dupe et qu’il n’a jamais dormi ni pris le somnifère. On s’aperçoit également que le docteur était un allié.

Steed demande à Emma pourquoi elle l’a invité ici. Elle se rend compte que l’idée lui est «entrée dans la tête» : elle a donc été manipulée !!! Tel est pris qui croyait ne pas l’être ! S’en suit un duo vocal.

Steed pense que Janice est dans le coup et affirme qu’elle était «naked with a splinter in her foot.» [Nue avec une écharde dans le pied]. Ceci fait réfléchir grandement Emma, qui semble comprendre quelque chose qui nous échappe. Il s’agit de la statue nue, qui touche son pied, dans le bureau-bibliothèque. Steed lui effleure les fesses (rien de surprenant venant de lui et ce n’est pas la première fois qu’il tripote un postérieur dans la série) et ils trouvent le mécanisme d’ouverture qu’elle dissimule. C’est la salle des miroirs déformants. Steed et Emma s’en amusent !

Janice sent le danger. Jenkins part à leur poursuite. Steed est assommé. Emma se bat comme une lionne et abat Jenkins, avec l’arme de Steed caché dans sa botte (comment le savait-elle ?). Mais, bientôt, une autre arme la menace. Emma bat le rythme avec ses doigts. Ce petit geste rituel qu’elle accomplit dans certains épisodes a une double fonction. D’une part, il lui permet de détourner l’attention de son adversaire, qui va être tenté de regarder ses doigts, car le geste est surprenant – ce qui lui permettra d’agir d’un autre côté. C’est une méthode de prestidigitateur. D’autre part, c’est un geste de séduction, une invite à un corps à corps (un rien brutal). C’est aussi, finalement, un geste conjuratoire, qui lui permet de se donner du courage. Elle parvient à bout très aisément de Martin. Petit mouvement comique et hautement irréaliste quand, à l’instar de tout héros, elle remet en place le col de sa chemise devant un miroir, arborant un air satisfait.

Mais le Père Noël arrive ! Scène qui rappelle bien évidemment la fin de La dame de Shanghai, avec les coups de feu, dans les miroirs. On tue le reflet mais pas l’être. Steed se réveille enfin pour donner le coup final. Emma a fait tout le travail mais le mâle vient à la rescousse de la belle en détresse. Petite concession au machisme de la part d’une série qui est foncièrement à l’opposé de tels clichés. Le Père Noël tombe. Nous le voyons se liquéfier dans le miroir. L’impression est saisissante, comme si le rêve s’effritait, se dissipait.

La dame de Shanghai (1948) d’Orson Welles

Le masque enlevé, on reconnaît l’innocent Storey.

Emma pleure, mais il s’agit simplement du gaz lacrymogène délivré par le stylo offert par Steed. Effet comique qui a pour fin de ne pas s’appesantir sur l’aspect tragique de cette histoire.

Il est incompréhensible que Janice Crane ne soit pas appréhendée et que l’on ne parle plus d’elle dans l’épisode. Cela nous semble une lacune impardonnable.

Le tag final est l’un des plus beaux et des plus délicieusement ambigu. Steed et Emma se retrouvent dans une calèche, imaginant les «sweet dreams» qui vont succéder aux cauchemars.

Steed fait prendre un brin de gui au bout de son fouet devant eux (sous-entendu coquin), afin qu’Emma l’embrasse. Celle-ci le fera peut-être, mais hors champ ! Dommage.

5 — Conclusion

Un très bel épisode, qui se présente d’emblée et sciemment comme un épisode appelé à devenir un classique. La réalisation est très soignée, bien que sans effets originaux, mais sans fautes de goût non plus. L’histoire joue avec les traditions britanniques et se paie le luxe d’un crossover entre le monde des Avengers et celui des personnages de Dickens. Toutefois, il y a beaucoup d’invraisemblances et même de fautes scénaristiques, qui diminuent le plaisir du spectateur, lors de plusieurs rediffusions. De plus, on ne croit pas une seconde à ces histoires de télépathie. Il n’en demeure pas moins que cet épisode est de très loin le plus beau de toute la série. A mes yeux, bien sûr. Il a le mérite, en outre, de mettre en exergue les sentiments de Mrs Peel à l’égard de Steed et réciproquement, émotions qu’elle mettra davantage en veilleuse dans la saison 1967.

SONOTHÈQUE

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