Epic

115 — Epic — Caméra meurtre
(février 1967) — saison 1967 — nº11
ITV, 1ER avril 1967 — 2ème chaîne ORTF, 6 août 1968

SOUS–TITRE

Steed catches a falling star — Emma makes a movie

SCÉNARIO

Brian Clemens

RÉALISATION

James Hill

RÉSUME DE L’ÉPISODE

Le cinéaste ZZ Von Schnerk a décidé de tourner un film intitulé «La Destruction de madame Peel», un long métrage qui mettra en scène un vrai meurtre. Emma Peel est kidnappée par le cinéaste fou et emmenée sur les lieux du tournage. Ses heures sont comptées, car elle sera tuée pour la scène finale du film…

LE MOT DE LA FIN

Steed et Emma lisent chez la jeune femme. Ils regardent les films à l’affiche et Emma ne semble pas disposée à aller voir un film de Kirby ! Ils se proposent, finalement, de rester «à la maison» comme un couple. Emma fait tomber un pan de son appartement et l’on voit à nouveau l’envers du décor. Superbe final pour le spectateur, qui est convié à pénétrer, une dernière fois, dans LA cour des studios des Avengers.

À PROPOS DE CET ÉPISODE

  • Commentaire de Macnee pour cet épisode : «Caméra meurtre, c’est du grand Brian Clemens. Dans un style très Avengers, il se moque du monde du cinéma et parodie les stéréotypes que sont les bagarres, les films historiques ou d’horreur, et tout cet univers complètement fou !» – (source : bonus DVD)
  • Isa Miranda est connue des admirateurs de Max Ophüls, puisqu’elle joua dans La ronde. Détail amusant : le narrateur dudit film, qui n’est autre qu’Anton Walbrook, n’a de cesse de nous rappeler que nous sommes les visiteurs d’une fiction et qu’il est responsable de toutes les coïncidences qui adviennent, étant le maître du film. Il semble que cette autre coïncidence (la présence d’Isa Miranda dans cet épisode construit en abyme) ne soit pas fortuite. En tout cas, le rapport entre ce film et l’épisode est plaisant.
  • Il existe bien évidemment pour les fans du Prisonnier des liens entre leur série fétiche et cet épisode–ci. En effet, certain commentateur du site de David K. Smith a également relevé ces points communs. Rendons à César… Les liens fort plausibles qui unissent les deux séries, qui se croisent en cet épisode, apparaissent dans l’interminable et magnifique générique. Le numéro 6 reçoit la visite de croque–morts, conduisant un corbillard. L’un d’entre eux fait pénétrer du gaz à travers la serrure de son appartement. Le numéro 6 s’écroule. Et, lorsqu’il se réveille, il croit être chez lui jusqu’à ce que, soudain, il se rende compte qu’il est dans le Village… Mrs Peel est neutralisée d’une manière identique et se réveille dans une copie de son coquet appartement. Le studio étant le pendant du Village et réciproquement. Le prisonnier aime le western et il le prouve dans l’épisode 14 (Living in Harmony – Musique douce) . Il y a des similitudes entre la scène d’Epic et l’épisode en cause. L’épisode 15 (The girl who was death – La mort en marche) fait état de multiples tentatives de meurtre selon des styles divers, à l’instar de ce qui se produit dans Caméra meurtre.

LIEUX DE TOURNAGE

  • Le décor utilisé est le studio de tournage de la série vu sous tous les angles.

CONTINUITÉ

  • Mrs Peel pose le pistolet chargé à blanc juste avant de rencontrer le faux policier mais l’a de nouveau en main quand elle le mène à l’endroit où elle a trouvé le corps.
  • Z.Z. Von Schnerk regarde les rushes des premières scènes qu’il a tourné avec Mrs Peel, ce sont en fait les images de l’épisode. Or, logiquement, avec une seule caméra et en restant éloigné, il n’aurait pu avoir de telles images.
  • Dans la scène finale où Mrs Peel est attachée sur une planche et se dirige dangereusement vers une scie, on peut voir qu’elle s’en approche, puis recule, et ainsi de suite (particulièrement visible à 41’59 » puis 42’00 »).

OBSERVATIONS

  • Stewart Kirby a onze déguisements dans cet épisode.
  • La musique style film muet jouée par ZZ von Schnerk durant la scène finale est la même utilisée dans le final de l’épisode Les fossoyeurs de la saison 1965/66.
  • Deux éléments de décor déjà vu : la peinture abstraite dans Bons baisers de Vénus et l’écriteau «Simon Roberts and son» dans Le vengeur volant.
  • Dans la scène du péplum, on reconnait le fauteuil qui a servit lors d’une séance photo de promotion pour la série.

DVD

  • Erreur sur le dos de la jaquette du DVD kiosque, le réalisateur et le scénariste de cet épisode ne sont pas respectivement Robert Day et Philip Levene comme indiqués, mais bien James Hill et Brian Clemens.

DISTRIBUTION

Stewart Kirby : Peter Wyngarde
Damita Syn : Isa Miranda
Z.Z. von Schnerk : Kenneth J. Warren
Le policeman : David Lodge
L’acteur : Anthony Dawes

DÉJÀ VUS DANS…

Peter Wyngarde : Le club de l’enfer
Kenneth J. Warren : Le trapèziste, Intercrime, Les petits miracles
David Lodge : Brouillard
Anthony Dawes : Le retour du traître

LES ACTEURS

  • Peter Wyngrade a joué le rôle de John Cartney dans Le club de l’enfer : un rôle très marquant pour le téléspectateur.
  • Isa Miranda (1905–1982) fut une des grandes dames d’Hollywood. Elle a joué notamment dans Hotel imperial (de Robert Florey, 1937), La ronde (de Max Ophuls, 1950) et The yellow Rolls Royce (1964), où elle a partagé l’affiche avec Ingrid Bergman, Omar Sharif, Alain Delon et Jeanne Moreau. Elle fut également aux côtes de Peter Cushing dans la sére Sherlock Holmes (Thor bridge – 1968).
  • Kenneth J. Warren joue un rôle semblable dans un épisode de Danger Man : Eddie Gelb dans l’épisode intitulé The Paper Chase.

CRITIQUE

Caméra meurtre
par Emma Peel et John Steed (30 mai 2006)

Introduction

Le titre de l’épisode porte son nom à merveille : «Epic» signifie, entre autres, «film à grand spectacle». C’est bien ce qui nous est donné à regarder et à admirer.

On distinguera le graphisme du titre, stylisé pour s’accorder avec le genre péplum. Pourquoi ce choix parmi tous les genres cinématographiques parodiés ici ? Peut–être parce que Ben Hur fut le film à son époque qui sauva la M.G.M., à laquelle l’épisode rend un hommage décalé. Il n’est pas rare que le générique propose un titre dont la graphie donne un indice sur le contenu de l’épisode. Par exemple, l’épisode intitulé Split est auréolé, dans une de ses versions britanniques, d’un titre avec une déchirure – histoire d’unir le fond et la forme.

La traduction française n’est pas mal trouvée, bien qu’elle ait un sens un peu autre, puisqu’elle focalise sur l’intention du cinéaste, en l’occurrence Z.Z. Schnerk.

Cet épisode est l’un des plus originaux, des mieux maîtrisés, mais aussi certainement l’un des plus difficiles à réaliser de la série. On ne peut qu’être comblé face à un épisode aussi palpitant et intelligent. En plus d’être une variation très réussie sur un thème déjà exploité dans The house that Jack built – L’héritage diabolique, l’histoire recèle une multitude de clins d’œil audacieux, parodiques, mais aussi parfois enthousiastes dirigés en direction de l’industrie cinématographique. L’un des jeux possibles pour le spectateur est d’essayer de trouver les références qui sont incrustées dans l’histoire. Il est assez malaisé de les identifier toutes, car Brian Clemens est un vieux renard. Pour notre plus grand plaisir. Le réalisateur est au sommet de son art.

Peter Wyngarde est la vedette de cet opus, éclipsant avec fracas Diana Rigg et surtout Patrick Macnee ; il n’use pas moins de 11 ou 12 déguisements dans cet épisode (Cf. les diverses captures d’écran), et nous fait songer immédiatement à Alec Guiness réalisant un exploit identique dans Noblesse oblige (Kind Hearts and Coronets), le très illustre film de Robert Hamer.

Kind Hearts and Coronets de Robert Hamer (1949)

L’hommage est obvie. Certains traits empruntés par Stewart Kirby dans les scènes les plus «horrifiques» (le croque–mort au visage maculé de blanc) nous font songer également à Lon Chaney , «l’homme aux mille visages». Tout cinéphile amateur ou aguerri ne peut que relever ces signes et apprécier d’autant plus cet épisode en reconstituant, scène après scène, son arrière–plan. Le «sous–texte» d’Epic est riche de détails qu’il serait malaisé d’énumérer in extenso dans cette très modeste critique. En outre, il nous est apparut que certains clins d’œil nous échappaient complètement. Pour le moment, en tout cas.

Avant-titre

L’épisode commence par un plan sur une statuette, une récompense cinématographique. Un «Ollington Award». Inutile de préciser que cette récompense n’existe pas. De même le prix Sarah Siddons dans All about Eve de Mankiewicz, mais qui fut créé ensuite. On devrait faire de même en hommage aux Avengers ! La statuette mentionne une date : 1931 ; les Oscars ayant été créés quatre ans auparavant. Une musique hollywoodienne nimbe la scène. Un plan progressif sur une affiche et sur son modèle en chair et en os, Damita Syn, nous fait entrer dans cette nouvelle aventure.

Le nom du personnage féminin sonne bien. Syn peut être pris dans le sens du préfixe syn– qui indique un rassemblement, une réunion : Damita est toutes les femmes ; elle incarne tous les rôles. Il y a peut–être un jeu d’homophonie entre «syn» et «sin» (le péché). Syn est également le diminutif de synonyme. Or, Damita est bien le synonyme d’une Norma Desmond – version comique. En effet, Isa Miranda ressemble ou, soyons précis, évoque parfaitement Gloria Swanson dans Sunset boulevard.

Damita peut être associée phonétiquement à la dynamite ; ce personnage est hautement inflammable, on le constatera de visu.

Il est plus que probable que cette actrice déchue fasse hommage au personnage de Billy Wilder, dans Boulevard du crépuscule (Sunset boulevard). Le sous–titre de l’épisode nous incline à formuler cette hypothèse. Dans le film de Wilder, comme dans cet épisode–caméleon, il est question d’une vieille star déchue qui veut faire un dernier film (la «falling star» du sous–titre de l’épisode). Il est également certaines citations qui assoient fermement cette hypothèse.

Sa présentation est très scénarisée et outrée. Le spectateur est pris à témoin. Mais qui est le modèle : l’affiche ou l’actrice ? On ne sait plus très bien à quelle image se vouer. Cette séquence est excellente.

Cette courte scène rappelle le salon de Norma Desmond, qui vit entourée de portraits représentant ses diverses incarnations à l’écran.

Une capture d’écran extraite du film de Wilder posée côte à côte avec celle de l’épisode est plus révélatrice et parlante que ces quelques mots livrés à la hâte :

Cette courte scène rappelle le salon de Norma Desmond, qui vit entourée de portraits représentant ses diverses incarnations à l’écran.

Observez attentivement la reproduction en noir et blanc, au premier plan, parmi les portraits encadrés. Damita Syn ne ressemble–t–elle pas à ce dessin ?

Certes, cette coiffure à la Louise Brooks était courante à l’époque du muet, il n’en demeure pas moins que le trouble est jeté ; certes les accessoires de Damita sont autres : elle ne possède pas l’audacieux fume–cigarette de Norma Desmond, mais le sien est tout aussi excessif. Si la coïncidence s’arrêtait ici, nous n’aurions probablement pas été alarmés. Mais voici que Z.Z. Schnerk ressemble à s’y méprendre, pour une part, à Cecil B. DeMille (qui participe au film de Wilder, dans son propre rôle et se caricature en quelque sorte) et, pour une autre part à Erich von Stroheim (également dans la distribution du film de Wilder).

Damita s’approche d’un type portant un monocle, Z.Z. Schnerk, et ils font passer une audition à un homme qui ressemble, par son maintien et sa tenue, à Steed. Là encore, ce jeu des ressemblances provoque un petit malaise ; il est des divertissements dangereux.

Il l’observe comme un bestiau. Cette comparaison n’est pas quelconque, nous y reviendrons.

Je me suis demandé, pendant un instant, si ce passage n’était un brin perfide pour Steed : le rôle de John S. est–il si caricatural qu’il puisse être incarné par n’importe quel gaillard joliment modelé dans de la flanelle ou du tweed ? Macnee n’a jamais vraiment donné corps à un rôle trop éloigné de lui–même et ce n’est pas un reproche. Mais non, il semble plutôt que cet épisode tourne tout en dérision, y compris et surtout les Avengers. Dérision n’est pas l’autre mot du ridicule, même si l’humour y est acerbe. Cette moquerie, cette impertinence, me paraissent être une indication de la bonne santé de la série à ce moment–là.

Un troisième larron entre en scène, Stewart Kirby, mais cette fois–ci l’affiche nous présente un homme assez séduisant, tandis que le personnage réel est vieillissant et maniéré. La pose de l’affiche évoque celle de James Bond. Il incarne le rôle d’un gredin sophistiqué («sophisticated Scoundrel»). Il examine le prétendant au rôle sous toutes les coutures d’un air dédaigneux et semble le trouver trop grand, quand Damita souligne que seule l’apparence compte, puisque le rôle sera muet. Une des citations de l’épisode – «The way he looks is the most important thing. This is a non–speaking part, isn’t it ?» [Son apparence est la chose qui importe le plus. C’est un rôle muet, n’est–ce pas ?] – se réfère très explicitement à une phrase de Sunset boulevard : «We didn’t need dialogue. We had faces !» [Nous n’avions pas besoin de dialogues, nous avions des visages !].

On goûtera pleinement l’ironie de la remarque quelques instants plus tard. Z.Z. Schnerk fait véritablement penser à Stroheim, dans certains de ses rôles, ceux qui l’ont figé dans les plus célèbres clichés de sa personne : avec ses bottes et son monocle. Mais il y a tout autant lieu de voir en lui, ainsi que nous le précisions précédemment, une caricature de Cecil B. DeMille dans Sunset Boulevard. Ne serait–ce que par le crâne dégarni de Z.Z. Schnerk et le port de bottes ajustés. Apprécions donc ces deux captures d’écran :

Mais il y a tout autant lieu de voir en lui, ainsi que nous le précisions précédemment, une caricature de Cecil B. DeMille dans Sunset Boulevard. Ne serait–ce que par le crâne dégarni de Z.Z. Schnerk et le port de bottes ajustés.

Notre cinéaste fait mine de cadrer avec ses mains tandis que Stewart abat froidement le faux Steed. Damita lui donne l’ordre de ne surtout pas parler pendant qu’il s’effondre. L’humour macabre sera, on le comprend dès cet instant, le ton dominant de cet épisode. On apprend ainsi qu’ils avaient besoin d’un cadavre parfait pour le rôle d’un film dont on ne sait encore rien. Le trio s’avère satisfait de la prestation muette du figurant.

La musique qui retentit à ce moment est celle d’un péplum et le titre inscrit rappelle ce genre comme indiqué plus haut.

Générique.

Sous–titre : «Steed catches a falling star – Emma makes a film» [Steed attrape une étoile déchue et Emma tourne un film]

Partie 1 : silence, on tourne !

Cette entrée en matière est fréquente. Petit élément relevant de l’anecdote : Emma ne possède que deux sonnettes dans cette saison 1967 ; celle–ci est plus stylisée (les deux M qui sont formés de deux W à l’envers) que celle qui lui faisait office avant de repeindre son appartement dans Le tigre caché.

Emma ne répondant pas assez vite, il appuie sur un petit bouton en haut de la porte et celle–ci s’ouvre laissant apparaître une Emma pressée, vêtue d’un divin ensemble mauve. «I’m needeed. elsewhere» [On a besoin de moi. ailleurs.]. Variation sur la phrase fétiche de la série, qui n’est qu’un stimulus destiné au spectateur.

Steed arbore une jolie cravate–foulard en soie nouée d’une épingle et il est habillé de marron, de la tête aux pieds. Exquise élégance. Elle part «North Wittlesham Heath, find Fitzroy Lane». Elle a reçu un appel anonyme. Elle embarque Steed dans sa Lotus Elan bleu glacier. Elle ne semble pas prendre au sérieux la mise en garde de son coéquipier quant à la possibilité d’un piège. Ils s’arrêtent au beau milieu d’un ravissant décor champêtre. Ces haltes ne sont guère fréquentes dans les Avengers, nous apprécierons donc cette pause bucolique. Emma Peel porte des collants blancs, qui conviennent mal aux routes boueuses de la campagne. Mais personne ne se tache pas dans les séries ou les films ! Petite digression : comme le dit si bien Lord Sinclair à Danny Wilde, dans un épisode d’Amicalement vôtre (Minuit moins huit kilomètres – Five miles to midnight), «c’est une question d’éducation de ne point se tacher !».

Un singulier curé à vélo les dépasse. Il les salue. Steed et Emma repartent bredouilles. Sauf que ledit curé n’est autre que Stewart Kirby, qui les a filmés grâce à une caméra dissimulée dans le panier à l’avant du vélo.

De retour chez elle, Emma songe à une plaisanterie et fait écouter le message mystérieux à Steed. Il s’agit d’après l’interlocuteur anonyme «d’une question de vie ou de mort». C’est tout à fait réel, en somme, même si Emma l’ignore. Elle a déjà commencé à interpréter son rôle sans le savoir ; venir au rendez–vous ne signifiait rien d’autre que de se plier aux didascalies d’un metteur en scène pour le moment invisible. Emma Peel jouant le rôle d’Emma Peel, mise en abyme ensorcelante, qui permet un humour décalé pour la suite de l’épisode. Il s’agit également d’une expérience de pensée pour le spectateur.

C’est à la fois ce qui enivre dans cette histoire (il est exaltant de prendre un contre–pied et de voir Emma Peel comme un personnage et non plus comme un personnage qui joue à être réel, qui feint d’être ce qu’il n’est pas) et ce qui refoule peut–être certains spectateurs : on ne frémit pas un instant lors de ce huis–clos. La parodie ne laisse aucune place à l’émotion et à l’identification. Ce choix scénaristique oblige le spectateur à adopter une position haute : il n’est plus dans l’épisode ; son regard et son esprit ont une position supérieure, celle du marionnettiste dissimulé derrière son théâtre cartonné. On déflore l’imaginaire du spectateur ; on le contraint à adopter un point de vue qui est celui des artisans de l’illusion. Il y a un risque à agir de la sorte.

Steed reconnaît certaines intonations de la voix mais ne peut pas trouver le nom de l’interlocuteur. Dans l’appartement d’Emma, une statue occupe beaucoup de plan, ainsi qu’une balance (symbole de la justice ?). Il y aurait matière à passer son appartement au peigne fin, car cet appartement est, d’une certaine manière, un personnage à part entière.

Steed était venu l’inviter à un repas. Emma doit voir un ami auparavant (ou une, car rien dans la VO ne permet de le préciser, même si la VF fait fatalement son choix ). Ils se donnent rendez–vous à six heures (en Angleterre, on dîne très tôt).

Les trois vilains regardent le film qu’a tourné Kirby et ils apprécient. Z.Z. von Schnerk (le nom est volontairement ridicule ; la sonorité est risible et provoque un effet comique plutôt bon marché, voire vulgaire) offre une belle description d’Emma : «She has poise, looks, a kind of. animal vitality.» [Elle a du sang–froid, de l’allure, une sorte de. vitalité animale].

On ne saura jamais pourquoi leur choix s’est porté sur Emma Peel : choix gratuit ? D’où la connaissent–ils s’ils n’appartiennent pas au monde des espions ? Cette ignorance et ce silence sont d’autant plus angoissants. Une main (celle de Z.Z.) trafique la voiture de Mrs Peel. Laquelle, gansée dans un tailleur VERT et équipée de chaussures blanches, tente de faire démarrer sa voiture. Le vert est une couleur qui porte malheur dans le milieu du spectacle (quoique cette superstition soit plus précisément attachée au monde du théâtre). Il ne peut s’agir d’une coïncidence.

Un taxi arrive, providentiellement. Il est immatriculé VGF345. C’est le même taxi qui officie dans The girl from auntie et dans What the butler saw. Une bâche pour le radiateur est mise (ce qui indique que nous sommes en hiver, alors qu’Emma roule sans capote !) et un phare manque à l’appel. Une dame en sort (Damita travestie) et le chauffeur n’est autre que Kirby (déguisé de même). Emma demande à aller à Victoria Grove. Nous avons droit à une petite virée dans Londres, ce qui n’est pas si ordinaire, là non plus. Mais Emma s’aperçoit que le chauffeur n’emprunte pas le bon chemin. Elle s’énerve et le conducteur laisse échapper un gaz qui l’endort.

Partie II : Emma Peel entre dans la réalité (ou dans l’illusion)

Nous arrivons aux studios von Schnerk, qui ont l’air plutôt mal en point et très concentrationnaires. Une clôture électrique les protège. Kirby téléphone à Z.Z. Le bureau ou salon du producteur est suranné. Il enclenche la clôture électrique. Emma est donc bel et bien prisonnière. On aperçoit une sorte de statue inca que l’on retrouvera dans Le legs (à vérifier). Plus tard, d’autres éléments du décor surgiront, telle cette toile empruntée à Bons baisers de Vénus. Kirby ouvre la portière et Emma tombe raide. On aperçoit les projecteurs allumés qui se reflètent dans le toit du taxi. Est–ce ou non volontaire ?

Mise en abyme.

Damita, de nouveau habillée comme lors de la première scène, arrive en compagnie de Z. Z. Gros plan sur la lumière rouge. Le spectacle commence. ou continue ! On retrouve Emma dans une réplique de son appartement, allongée sur le tapis. Elle se réveille et s’aperçoit très vite que le fil de son téléphone n’est relié à rien. Le symbole est joli. Commence le règne du faux, du truqué, de l’illusion.

On remarquera au passage que Mrs Peel ne porte pas d’alliance. À notre connaissance, elle n’en a jamais portée dans la série. Ce n’est pas très logique.

Lorsqu’elle ouvre une porte, elle se retrouve face à une multitude de caméra, au beau milieu desquelles se trouve étrangement un ancien appareil photo, tout ceci invoque vraisemblablement Peeping Tom (Le voyeur) de Michael Powell. Mais tous ses yeux métaphoriques sont aussi une représentation de la foule anonyme qui l’observe : vous, nous, eux.

Mrs Peel est plus maquillée que de coutume (surtout les yeux), comme si elle était préparée à tourner un film ! Ou peut–être n’est qu’une impression. L’envers du décor est à la fois une expérience pour Mrs Peel et pour nous–mêmes. Nous sommes mis à la place du réalisateur. Soudain, l’appartement de Mrs Peel semble grotesque. La magie est brisée. Je ne suis pas persuadée qu’en dépit de l’attrait que nous pouvons trouver à déchirer le voile de l’illusion, cela ne s’avère pas décevant au final. Comment retrouver son innocence de spectateur quand on vous a violenté de la sorte ?

Changement brusque. Mrs Peel se retrouve dans un décor de rue, avec sa voiture. Lorsqu’elle s’appuie contre un mur, celui–ci laisse passer son bras : il n’était que carton. La scène est saisissante : tout est faux ; le cinéma est l’art de l’illusion. Pourtant, il véhicule une vérité. Quelle est–elle ?

Emma refait une prise : elle essaie de faire démarrer sa voiture, comme précédemment, et le taxi passe de nouveau dans la rue reconstituée. Kirby grimé lui lance un regard ironique et sadique.

Elle le poursuit et se retrouve dans un décor où l’attend une voiture (EXY689) décorée pour un mariage avec des voiles blancs qui flottent au vent ; à l’intérieur se trouve une tiare et un voile de mariée. Une invitation au mariage d’Emma Peel repose sur le capot de la Rolls. Ce symbolisme d’une étape de la vie de Mrs Peel est succédé par un autre, celui de sa mort. Des cloches résonnent. Emma prend cela pour une plaisanterie qui ne la fait cependant guère rire. Son visage exprime une impatience grandissante. Nul indice de peur n’assaille son visage. Un curé de pacotille l’attend au sommet d’une colline entourée de pierres tombales. Il lui tend les bras et murmure des choses inaudibles. Un ventilateur énorme projette des feuilles. Toujours ce mouvement entre décor et fausse réalité qui essaie de s’affirmer comme véridique. Vertige du spectateur. Elle se précipite vers lui et il la pousse, elle tombe, roule, roule… La scène est très belle.

Le faux curé qui se frotte les mains est assez immonde. Il n’y a pour tout son, que les cloches et leur monotonie. La satisfaction du personnage est outrée et palpable, expressive comme dans un film muet. Le ralenti nous replonge dans la réalité du cinéma, dans son trucage, dans un code qui est implicitement accepté. A notre connaissance, c’est le seul ralenti dans la série.

Le glas succède aux cloches joyeuses. Une multitude de pierres tombales, de diverses sortes, sont éclairées les unes après les autres, toutes indiquent la mort de Mrs. Peel. Kirby fardé comme un personnage de la Hammer l’attend dans un corbillard (immatriculé MUL296), une autre Rolls–Royce. Z.Z. a les moyens pour un cinéaste sur le déclin ! Kirby en croque–mort tient là son meilleur déguisement. Lon Chaney n’aurait pas fait mieux. Il lui dit : «We’re waiting for you. » qui fait écho au gimmick «We’re needed».

Emma se précipite dans un entrepôt reconverti en studio. Des tas de projecteurs s’allument, les uns après les autres et Emma ne sait plus à quel soleil artificiel se réchauffer. Une chaise d’acteur portant le nom de John Steed l’attend quelque part. De dos, on croirait John, mais elle va découvrir le cadavre de l’acteur. Elle ne manifeste pas de sentiment négatif.

On entend une femme tricoter. Cette activité n’a jamais été aussi peu discrète.

Un décor de péplum se tient fin prêt, constellé d’anachronismes (les lunettes de Damita, par exemple). Une scène complètement surréaliste s’impose devant nous, quand Kirby surgit d’une pièce encombrée de plusieurs décors (on aperçoit un panneau «Police department city of San Francisco»). Les deux acteurs jouent le rôle d’Alexandre Le Grand et de sa mère. Emma a l’air de trouver tout ceci hautement risible. La musique qui convient au genre du péplum se transforme progressivement, nous revenons dans un scène typiquement connotée Avengers. La lutte entre Emma et le pseudo Alexandre n’est certainement pas un combat à la loyale. Damita assomme Mrs. Peel alors que cette dernière avait réussi à mettre K.O. «Alexandre».

Elle tient le clap et l’on peut lire le titre du film en tournage : «The destruction of Mrs. Emma Peel.».

Emma se réveille entourée de roses rouges. Ceci a quelque chose de mortuaire. On se souvient d’un certain nombre d’épisodes. où Mrs. Peel est ainsi honorée.

Un autre genre cinématographique nous convie à une représentation : le western, puisque Mrs Peel se retrouve avec une ceinture de cow–boy et un pistolet.

Ambiance saloon. Kirby joue le rôle d’un cliché et demande à Emma de «quitter la ville dans les trois secondes». Il a une tunique à la mode de la guerre de Sécession. Musique de péplum sur fond de western : bizarre mélange. Emma Peel dégaine et tire (en l’air), l’homme s’effondre. Emma est stupéfaite et regarde, interloquée, son revolver qu’elle croyait sûrement chargé à blanc (ce qui était le cas). En tombant, Kirby prend soin d’éteindre une bougie VOIR LA VIDÉO. Le comique dispute sans trop d’enthousiasme au tragique. On ne sait pas très bien s’il s’agit d’une farce ou de quelque chose de plus dangereux, surtout quand l’homme se relève en pleine forme. Le sang est faux. Il est donc montré selon le sacro saint principe de Clemens.

Damita est désormais vêtue d’une robe à la Autant en emporte le vent. Elle est moins jolie que Vivian Leigh !

Z.Z. nous révèle enfin son motif : faire un chef–d’ouvre, qui serait un patchwork de toutes ses ouvres. Ce genre de cinéaste, qui serait le maître absolu de sa création (en assurant également la production et toutes les étapes intermédiaires) est un mixte de Darryl Francis Zanuck et de David Selznick.

A 18’24 », on aperçoit, un intertitre échappé d’un film muet : «Meanwhile. Back at the ranch.» Ce genre de détail est assez savoureux.

John Steed arrive chez Mrs Peel. Sans sonner ni frapper !!! Il réécoute le répondeur de Mrs Peel. L’usage de cet appareil, dans le contexte de l’époque, est assez high–tech.

Z.Z s’exclame, muni d’une cravache, s’exclame : «The substance of a great film is like a magnificent fabric. Woven from here and here and here.». Le terme de «Woven» («tissé», «tricoté») se rapporte aussi au tricot de Damita et pas seulement à la texture du film. Il désigne de sa main l’esprit (son crâne), les yeux et le cour. Il dit à ses comédiens qu’ils ont des «pets» (des «animaux domestiques»), ce qui reprend la formule d’Hitchcock (sur le bétail) : «I never said actors were cattle. All I said is that actors should be treated as cattle.» [Je n’ai jamais dit que les acteurs étaient du bétail. Ce que je disais c’est qu’il fallait les traiter comme tel.]. D’où l’usage de la cravache. La trouvaille est brillante.

S’ensuit un jeu de mots assez plaisant sur les «pets» et les «puppets» (marionnettes). Damita continue à tricoter une sorte d’écharpe à laquelle il manque pas mal de rangée de mailles, ici et là !!! Z.Z. promet aux deux acteurs de redorer leur étoile grâce à cet ultime film. On aurait presque pitié de ce trio piteux.

Emma explore les lieux ; une porte du hangar se soulève et elle se retrouve face à la mitraille d’un soldat prussien (eu égard au casque à pointe) !!! «Perish the Fraulein !» hurle–t–il et les balles ne sont pas à blanc. Emma est prise en sandwich entre ce fou et une Damita à cheval portant un masque d’enfant ! Scène typiquement nonsensique, anglaise.
Elle s’enfuit. Z.Z, satisfait, coupe la scène.

Scène suivante.

Elle se retrouve face aux indiens. Elle tire sur Kirby et il tombe, le prodige se répète nombre de fois. Elle lui file une sacrée raclée. Puis, elle lui lance un impertinent «hugh», qui est comme chacun sait le cri de guerre des indiens. Z.Z. est en colère car Kirby était supposé gagner, ce qui implique la réécriture du scénario.

Partie III : une rencontre

Z.Z. projette la véritable mort d’Emma Peel : filmer un meurtre réel, le climax de sa carrière et du film. Z.Z. était en avance sur son temps, il n’y a pas à dire. et son souci de la vérité affolant. Pourtant, sa folie n’a rien d’effrayant. Le point faible du scénario se situe à cet endroit.

Les trois complices regardent les rushes du film d’Emma et semblent souffrir de conserve. Les trois personnages, dans leur grandiloquence et leur ridicule, s’avèrent quelque peu sympathiques. Parmi tous les vilains, ce trio est sans doute le plus gentil tant il est pitoyable : pas un de ces ratés ne peut rehausser le niveau des deux autres.

Petite phrase de Kirby à Z.Z. qui s’énerve en repassant la scène des indiens : «She’s an amazon.» (qui a le double sens d’amazon et celui, moins flagorneur, de virago). Ils doivent capturer Emma Peel qui erre dans les studios afin de trouver une issue. Kirby précise qu’il n’est pas un cascadeur, eu égard aux courbatures qu’il doit à Emma. Le couple Kirby / Damita est assez mystérieux et désarmant ; dans une certaine mesure, ils peuvent se montrer émouvants. Z.Z. Schnerk, quant à lui, est un pauvre type qui ne provoque que le rejet du spectateur.

A 24’47 » on aperçoit une tête de chat qui évoque sûrement un film ou une série non identifiée par nos soins. Des fragments de décors disparates remplissent l’espace. Tout est mort et triste.

Un policeman à vélo surgit et Emma lui demande de l’aide. Impossible de s’étonner de quoi que ce soit dans ce film qui mélange tous les genres, sans aucune unité ou projet défini. Comment Z.Z. peut–il espérer tourner un film ? Il faudrait un monteur sacrément doué !

Mais. Il ne s’agit pas d’un policier acteur, mais d’un agent dans ses fonctions. Nous le croyons un instant, en tout cas. Z.Z. décide de l’incorporer dans le scénario.

Finalement, il s’agit d’un acteur. On aperçoit un panneau «Simon Roberts and son. Publishers», qui est une référence patente au Vengeur volant. Il s’agit d’un figurant. Un artiste raté qui aime à se promener parmi d’anciens souvenirs dans les studios. Si nous voulions de l’émotion, c’est ici qu’il faut la chercher. Cet acteur désouvré est le héraut de tous ces artistes de l’ombre qui n’existent pas réellement. L’apologie du métier de figurant est surprenante dans ce contexte : peu de figurants ont travaillé sur la série.

Il explique à Emma qu’il sait comment sortir des studios, mais il persiste à croire qu’elle fait un film et veut s’inviter dans ce film. Le faux Steed mort a du mal à le convaincre, il croit que c’est un comédien «spécialisé dans les cadavres». Ne riez pas ! Il existe bien des doublures corps à Hollywood, qui louent des parties de leur anatomie afin de masquer les défauts des vedettes ! Ce n’est pas autant surréaliste qu’il y paraît au premier abord.

L’acteur sans rôle finit par comprendre mais, au moment de partir, Kirby déguisé en homme du film noir, en gangster de la prohibition, apparaît et somme le faux policeman en le nommant O’Reilly. Un nom irlandais. Ce n’est peut–être pas un hasard car les Irlandais (comme les Ecossais) faisaient entrer en fraude l’alcool aux U.S.A.

Le figurant ne se sent pas de joie à l’idée de tourner une scène avec Kirby et. il se fait tuer. Il meurt heureux ; que demander de plus ? Kirby jette une pièce de monnaie dans le chapeau «pour la femme et les enfants du défunt». Le cliché du héros de la mafia qui a un bout de cour est parodié jusqu’au bout, sans concession.

Steed continue, de son côté, à essayer d’identifier la voix de Kirby sur le répondeur de Mrs Peel. «It’s life and death». Steed par association se rappelle de Kirby dans le rôle d’ Hamlet : il entend intérieurement le fameux monologue réduit par le vulgum pecus à cette citation «to be or not be». Steed reconnaît soudain Kirby.

Emma rejoint Damita qui tricote toujours et Kirby qui se trémousse en soldat du général Grant. Ils recommencent une autre version de la scène du début (Alexandre et sa mère) et Emma ne goûte toujours pas leur jeu. Le même combat. Emma finit assommée par un mauvais coup. Un traditionnel comique de répétition qui fera grincer certaines dents nous est servi un peu sèchement.

Emma Peel se retrouve ligotée sur une sorte de fauteuil de dentiste à la verticale et Z.Z. se présente à elle. Il dit à 33′ 24 » qu’elle est une femme «desperate but remains strong», cette définition s’applique fort bien au personnage d’Emma Peel. Notons que «desperate» signifie à la fois «désespéré» mais aussi «prêt à tout».

Z.Z. S’excite et exprime sa mégalomanie avec force exclamations. Il est exaspérant. Seuls les médiocres ont besoin de clamer leur génie afin de persuader les autres, mais avant tout eux–mêmes. Apparaît alors une incrustation de dessin animé sur l’écran qui imite celle de la MGM.

La devise latine («l’art pour l’amour de l’art») étant remplacé par le nom de Z.Z. et Emma feint un grognement très réussi. Ceci est hilarant. Voici le moment que je préfère.

La devise latine («l’art pour l’amour de l’art») étant remplacé par le nom de Z.Z. et Emma feint un grognement très réussi. Ceci est hilarant.

Partie IV : je suis la star de ce film

Steed arrive aux studios, qui ont quelque chose des Studios de la Paramount dans Sunset Boulevard.

On se retrouve dans un décor de la Hammer (un squelette, des chandelles, une ambiance malsaine), déjà reconstitué par touches lors des scènes dans le cimetière. Une hache géante oscille au plafond et Emma est allongée en très mauvaise posture. Il serait impardonnable de ne pas reconnaître une évocation du film de Corman, toujours inspiré par Poe (cf. Le masque de la mort rouge évoquée dans notre critique du Baiser de Midas), à savoir Le puits et le pendule (1961, La chambre des tortures en V.F.) même si Richard Matheson (excellent auteur !!!), le scénariste de Corman, a modifié l’histoire de Poe, mais cela importe peu tant le film est réussi.

Steed arrive aux studios, qui ont quelque chose des Studios de la Paramount dans Sunset Boulevard.

Petit regard croisé entre l’affiche du film et la scène d’Epic :

The Pit and the Pendulum de Roger Corman (1961)

Kirby endosse un costume :

(images à venir)

qui ressemble à celui de Vincent Price :

et plus encore à celui qu’il porte dans La Tombe de Ligeia (1965), toujours réalisé par Corman, d’après Poe.

Steed parvient à entrer très facilement grâce à une sorte d’escalier qui lui permet de passer outre les clôtures. Ceci n’est guère plausible mais nous nous efforçons de pardonner cette lâcheté dans le scénario.

On remarquera que la salle de torture disposée pour Emma comporte des éléments qui se rattachent à l’expressionnisme allemand (C.f. Das diadem). Les lignes du décor sur le fond jaune nous donnent ce sentiment. D’ailleurs Kirby joue le rôle d’un effrayant bonhomme répondant au doux patronyme de Vervenhoffen, un mot–valise allemand composé du mot enthousiasme et espoir. Une once de gothique saupoudrée sur le décor se perçoit ici et là.

Un instrument de torture rappelle précisément celui vu dans Le Puits et le pendule.

La scène comporte plein d’éléments impossible à énumérer précisément : une référence aux films de Boris Karloff et de Bela Lugosi, comme le Récupérateur de cadavres (1945), par exemple, de Robert Vienne ou encore La fiancée de Frankenstein (1935), etc.

Kirby et Damita trouvent ici leur rôle le plus effrayant. Kirby, avec ses yeux maquillés, cernés de noir, ne manque pas de réveiller en nous le souvenir de Lon Chaney, souvent grimé de la sorte :

Lon Chaney dans Le Fantôme de l’Opéra (1925)

La statue derrière Lon Chaney, dans Le Fantôme de l’Opéra (1925), est presque la jumelle de l’un des bronzes de Z.Z. (voir son bureau au début de l’épisode).

Une bonne partie de l’histoire du cinéma populaire (et commercial) se cache et s’expose dans cette dernière scène. Comment ne pas être admiratif ? Pourtant, une partie des fans des Avengers déteste cet épisode si nous nous référons aux critiques émises sur divers sites anglo–saxons. A notre sens, un malentendu est à l’origine de cette détestation, doublée d’une possible inculture de la part de ceux qui n’aiment pas cet épisode. L’intertextualité est une des raisons du plaisir que l’on peut prendre à regarder cette série, n’en déplaise à ceux qui demeurent au bord de l’histoire. Ce qui, en soi, n’a rien de méprisable.

Les Avengers se sont, assurément, toujours amusés à semer des private jokes tout au long de la série, qui ne peuvent être comprises que par ceux qui ont en main les références littéraires, cinématographiques, ou autres. Dans Epic, cette connaissance est nécessaire afin d’apprécier chaque instant. Il faut envisager cela comme un jeu avec le spectateur.

Emma Peel est l’auteur d’une bonne réplique lorsqu’elle parle de la double personnalité qui la menace, sachant qu’elle risque d’être coupée en deux par une scie circulaire !!! C’est précisément ce genre de propos, en plein danger, qui me fait souvent regretter qu’Emma ne soit pas plus humaine, comme elle l’est par exemple dans Les marchands de peur.

Steed tombe sur le scénario du film de Mrs. Peel. En un éclair, il comprend l’enjeu de la situation. Quel vif esprit, n’est–ce pas ?

Mrs Peel explique qu’ elle est la star du film aux deux vilains qui cabotinent devant la caméra avant d’entreprendre de la tuer.

Les deux lascars vont chercher le cadavre du faux Steed pour la scène finale et Steed les observe. Il va prendre la place du cadavre pendant qu’ils cherchent une chaise roulante afin de le transporter. Qu’ils sont pathétiques ces deux gugusses !

Pendant ce temps, Z.Z. actionne la scie. Et Emma Peel ne perd pas son sang–froid. Au contraire, elle ironise lorsque Z.Z. lui dit qu’elle ne ressent pas la scène comme il faut ; elle lui répond qu’elle va la ressentir (la scie). Il se met à jouer du piano, dans une tonalité qui sied au film muet.

Kirby et Damita amènent Steed sur les lieux. Et, à la grande stupéfaction des artistes maléfiques, il se lève ! Une bagarre d’une grande drôlerie se produit sous nos yeux. Z.Z. menace Steed d’un revolver (bien réel, il le précise) mais celui–ci lui jette son parapluie qui fait tomber le couvercle du piano sur les mains de Z.Z. Le tempo est parfait. Il revient à la charge mais Steed le tue en se frottant à lui et le coup part tout seul. Ses derniers mots sont : «Cut. Print.» Il est cinéaste jusqu’au bout.

Steed demande à Emma si elle a apprécié le film. Elle réplique que sa séquence préférée fut celle où Kirby a brisé une fausse chaise sur la tête de Steed. Elle réitère l’exploit sauf qu’il s’agit cette fois–ci d’une chaise réelle. Le vrai reprend ses droits : le film est terminé.

Conclusion

Cet épisode est très particulier. L’ambiance y est malicieuse. Il eût pu convenir pour un dernier épisode puisque nous sommes invités à visiter l’envers du décor. Pourquoi ne pas terminer une série en dévoilant, à l’instar de certains prestidigitateurs, ses petits trucs ?

Ce choix narratif est un choix à quitte ou double : on adore ou on vilipende.

Pourquoi, demanderez–vous ?

Trop de parodie peut détourner le spectateur de l’émotion (très peu présente dans cet épisode, malheureusement, mais cela ne s’y prêtait guère), donc de la possibilité de vibrer avec les personnages. L’humour est une des composantes de la série ; ici, il s’agit d’un humour très (trop ?) calorique.

Nous ne voyons guère de défauts à lui imputer. Nous pourrions, si nous étions d’esprit chagrin, regretter que ne manque à l’appel l’évocation de certains genres cinématographiques, comme la science–fiction ou la comédie musicale. Dans le premier cas, cela s’explique car la série est intrinsèquement teintée de S.F., donc nul besoin d’en rajouter, mais je suppose qu’il n’eût pas été déplaisant que Steed et Peel fissent quelques vocalises ou pas de deux. D’autant plus qu’ils se prêteront à ce jeu dans le cadre de la série (Too many Christmas trees) ou hors champ (Cf. disques des Avengers).

Steed est assez absent de l’épisode et paraît quelque peu en dehors ou en dessous du jeu des autres acteurs.

La psychologie d’Emma Peel nous est dévoilée ici. Mrs. Peel, ici comme souvent, n’a guère d’émotions. Elle n’a jamais été aussi caricaturale et je ne suis pas convaincue que cela soit simplement dû à ce rôle–ci, qui exigeait cela du personnage.

L’univers des Avengers est une réalité d’imagination avant tout. C’est ce qui fait sa poésie et son charme. L’irréalité et même le surréalisme à l’ouvre dans la série est à son comble dans Epic. Paradoxalement, cet excès menace l’équilibre de l’épisode. Ce danger est perceptible à divers instants.

LES PETITES PHRASES

  • «I was kidnapped.» [J’ai été kidnappée.], «Would that be one «p» or two, madam ?» [Est–ce que cela prend un ou deux «p», Madame ?].
  • «You’re a film extra ?» [Vous êtes un figurant ?], «Film artiste, please. Backbone of the industry. Where would your roman orgies be without your film artists ?» [Un acteur, s’il vous plait. La colonne vertébrale de l’industrie cinématographique. Comment pourriez–vous mettre en scène des orgies romaines sans ces acteurs ?]

SONOTHÈQUE

Indicatif des productions Z.Z. von Schnerk
«I’m needeed. elsewhere»
Emma s’aperçoit que le chauffeur n’emprunte pas le bon chemin.
Z.Z. von Schnerk au piano (thème de la saison 1965/66)

AUTRES PAGES À CONSULTER

TITRES DANS LES AUTRES LANGUES

Allemagne (Mit Schirm, Charme und Melone) : Filmstar Emma Peel
Italie (Agente speciale) : Una straordinaria avventura
Espagne (Los vengadores) : Epico
Hollande (De Wrekers) : Moord volgens het draaiboek / De gevallen sterren (depending